../s3_ae.gifProblème majeur avec les tourelles de 135 Mle 32 dans la fortification CORF. Ce dossier a été intégralement écrit par Jean-Jacques Moulins à partir du fond privé du général Lemaître, SHD carton 3 V 115 et 116. E_R_Cima 2020.

1939-1940
Problème majeur avec les tourelles de 135 Modèle 1932

Introduction

Introduction

Il y a quelques temps, notre ami Jean-Jacques Moulins nous a présenté l'un de ses travaux de recherches historiques sur la ligne Maginot.
Son document nous a d'autant plus intéressé que le sujet n'était pas courant : celui d'un « problème » technique ayant gravement affecté l'utilisation des tourelles de 135 !
Aussi, avec son autorisation, nous avons intégré son document à notre site (au format de nos pages) et sans en modifier le contenu qui reste donc sous sa seule responsabilité.


Travail réalié par Jean-Jacques Moulins,
à partir du fond privé du général Lemaître, SHD carton 3 V 115 et 116.

Cri d'alerte !

Cri d'alerte !

Le 29 août 1939, le capitaine Lemaître, du service électro-mécanique du Génie de la RFL (Région Fortifiée de la Lauter), adresse un courrier au chef du service électro-mécanique du Génie, à Paris, avec copie « à toutes fins utiles », à son supérieur direct, le chef de bataillon chef du service électro-mécanique de la RFL. On aura déjà compris que le capitaine Lemaître possède un fort tempérament !
Ce courrier est un cri d’alerte, concernant les tourelles de 135 Mle 32.

Teneur du courrier du capitaine Lemaître

Il semble qu’il y ait lieu d’attirer l’attention du commandement et de l’artillerie des RF sur les points suivants :

a) Les tourelles de 135 Mle 32 sont toutes en état de tirer, y compris celle du Schiesseck.

b) En cas de conflit, chacune de ces tourelles pourra très probablement tirer de 600 à 800 coups par pièces sans incidents notoires pour les organes d’embrasure.

c) A partir de 800 coups par pièces, on peut s’attendre à des détériorations certaines des organes d’embrasures, qui pourront aller jusqu’à empêcher le tir.

d) Ces détériorations se produisant, il sera impossible aux services électro-mécaniques de RF d’y remédier par leurs propres moyens.
Ces services devront s’adresser à l’arrière pour le remplacement des pièces détériorées, pièces pour lesquelles aucun rechange n’existe actuellement.
La fabrication de ces pièces demandera au minimum trois semaines.
La mise en place nécessitera sûrement un ajustage très délicat et durera au minimum quatre jours.
Au total, si l’on tient compte des temps nécessaires pour les transports, la remise en état d’une tourelle dont les organes d’embrasures seraient détériorés demandera au moins un mois.
Il semble donc qu’il y ait lieu de limiter au strict minimum les tirs des tourelles de 135 en cas de conflit.

On voit donc qu’à la veille de la déclaration de guerre, la ligne Maginot, sur laquelle chacun compte pour arrêter un envahisseur, risque fort de se trouver rapidement privée de son artillerie la plus puissante.
En effet, 800 coups par pièces, c’est peu en cas d’attaque frontale.
D’ailleurs, les 135 sont approvisionnés à 2000 coups chacun, sans compter les stocks disponibles dans les dépôts extérieurs.

Comment en est-on arrivé à cette situation ?


Tourelle de 135

Tourelle de 135mm Modèle 1932

x

La tourelle de 135 du Hochwald Est (bloc 1) nous montre ses embrasures, telles qu’elles étaient en 1940.
Photo DR.


x

Gros plan sur la masse oscillante. Les bielles et la rotule sont bien visibles (à gauche de la photo).
Photo SHD.


x

Coupe de la chambre de tir de la tourelle de 135 Mle 32.
Plan SHD.


x

L’embrasure dans son état d’origine.
Plan collection auteur.


Les premiers désordres des systèmes d’embrasures sont apparus dès 1936

Les premiers désordres des systèmes d’embrasures sont apparus dès 1936...

...dans la tourelle de l’ouvrage du Schiesseck.
Une note, sous forme d’ « avis » du lieutenant-colonel commandant le parc régional de réparation et d’entretien du matériel (P.R.R.E.M.) de Strasbourg en date du 17 janvier 1939 donne la chronologie des événements, et dresse l’inventaire des mesures prises.
On peut y constater également l’éternel problème de la fortification : la jointure du cuirassement et du canon !

Qui est responsable, et de quoi ?

Pour le canon et le cuirassement, pas d’ambiguïté, c'est l’Artillerie et le Génie. Mais pour la rotule, et son dispositif de fixation ?
Dans l’esprit du rédacteur [le lieutenant-colonel commandant le P.R.R.E.M.], les choses ne sont pas évidentes, et il se noie dans des explications visant à dégager sa propre responsabilité.
D’ailleurs, Lemaître a ajouté de sa main, sur l’exemplaire dont il est destinataire : « Lettre faite pour ouvrir son parapluie, et éviter 15 jours d’arrêt de rigueur ». Toujours son mauvais caractère, mais il n’est pas forcément de bonne foi…
La conclusion de l’officier du Matériel vaut quand même la peine d’être rapportée dans son intégralité :

Il est à noter que, en ce qui concerne les matériels de tourelle dont l’entretien et la réparation incombent au parc régional, une visite des rotules est effectuée après chaque tir par les services de l’artillerie (retrait des matériels dans la chambre de tir), et le service du Génie (entretien et, s’il y a lieu, réparation du dispositif d’obturation de rotule).

En tout état de cause, je demande que les attributions des services de l’Artillerie et du Génie soient clairement définies en ce qui concerne l’entretien et la réparation des différents matériels.

En effet, si les documents précités ne mettent en aucune façon l’entretien et la réparation des embrasures de tourelles à la charge du service de l’Artillerie, le projet du titre V de la commission d’études pratiques de l’artillerie des régions fortifiées (C.E.P.A.R.F.), du 12.8.1936, sur la « description et l’entretien des tourelles à éclipse pour 2 matériels de 75 R Mle 32 » (2e section-chapitre III pages 144 et suivantes) admet que la visite des embrasures incombe aux équipes de tourelles des parcs, qui ne disposent, pour ces opérations, d’aucun règlement, d’aucun outillage, ni d’aucune pièce de rechange, alors que ces dispositifs ne sont pas pris en compte par le service de l’Artillerie, qui ne les a pas, par conséquent, à charge d’entretien.

Quoiqu’il en soit, l’ « avis » nous éclaire sur les dégradations observées, essentiellement sur la tourelle du Schiesseck, qui a beaucoup tiré, puisqu’utilisée pour les écoles à feu :
- desserrage et rupture des boulons de fixation des bielles sur le châssis. Ces bielles tiennent la rotule en place, par l’intermédiaire de deux tourillons. Les boulons ont été remplacés dès octobre 1936, par des exemplaires en acier spécial,
- ces boulons ont bien résisté aux tirs suivants, mais le problème s’est reporté sur les tourillons qui ont été rapidement cisaillés, entraînant le décentrage de la rotule, et la détérioration de la bague obturatrice (à la charge du Génie).


Année 1939

Année 1939

À la date du 17 janvier 1939, la tourelle du Schiesseck a tiré en tout 1 300 coups, et il apparaît, à la vue des dégradations, que celles-ci sont anciennes, et que la tourelle a continué à tirer, alors que les rotules et les bagues obturatrices étaient déjà bien dégradées...

Le 13 février 1939, dans une lettre envoyée au général inspecteur permanent des fabrications du Génie, le président du conseil, ministre de la défense et de la guerre s’émeut de la situation. Il trouve la situation grave, et ordonne que soient prises les mesures propres à la faire cesser, la question du prix étant secondaire.

Dans l’exemplaire du courrier trouvé dans les archives Lemaître, une main anonyme à écrit en marge « oui, et dans dix ans, une commission des marchés fera des observations ». Ce a quoi Lemaître répond « qu’est-ce que cela peut me faire ?...»

Tirs d'essais en mai 1939

x

La tourelle du bloc 8 du Schiesseck au tir (SF_Rohrbach).
Photo SHD.


En mai 1939, des tirs d’essais sont effectués sur la tourelle du Schiesseck, remise en état, et sur celle d’Anzeling.
Les tirs et les démontages après tir sont effectués sous la direction du capitaine Lemaître, en présence du lieutenant-colonel Noguès, de la section technique de l’Artillerie, et de l’ingénieur en chef Bourkaib, de la direction des fabrications d’armement, d’une part, de l’ingénieur en chef Libessart et du lieutenant Fayolle, du laboratoire central des fabrications d’armement, d’autre part.

Le programme de ces tirs est le suivant :

- tir du 9 mai, à l’ouvrage d’Anzeling, 49 coups par pièce, destinés à la mesure des pressions dans les embrasures
- tir du 16 mai, à l’ouvrage du Schiesseck, 92 coups par pièce, pour la même expérience
- tir du 19 mai, à l’ouvrage du Schiesseck, 102 coups par pièces pour étudier l’évolution des désordres aux embrasures
- tir du 23 mai, à l’ouvrage du Schiesseck, 200 coups par pièce, pour étudier les effets du remplacement du ressort de rotule d’une des pièces par une bague rigide, et de comparer avec l’autre restée dans l’état d’origine
- tir du 26 mai, à l’ouvrage du Schiesseck, 17 coups pour les deux pièces, en vue d’étudier la réaction de l’affût, les deux ressorts de rotule ayant été remplacés par des bagues rigides.

Un tir supplémentaire de 13 coups sur la pièce droite est effectué au Schiesseck, dans la nuit du 7 août 1939, pour essayer de prendre des photos de départ des coups. Sans résultat probant...

Les résultats des mesures de pression sont édifiants : la pression moyenne exercée sur la rotule d’embrasure au départ du coup atteint la valeur moyenne, intolérable, de 250 kg au cm2.
Le remplacement du ressort de rotule par une bague rigide n’a fait que déplacer le problème, en le reportant sur le châssis, qui a commencé à se déplacer.
Les pièces d’embrasures sont déjà bien dégradées, après seulement quelques centaines de coups.

Le rédacteur du rapport d’essai, le colonel Quin, chef du service électro-mécanique du Génie, conclu que les deux remèdes possibles au problème sont :
- évaser l’embrasure qui, dans son état actuel, empêche la détente des gaz, qui font ainsi pression sur la rotule,
- prolonger la bouche à feu jusqu’à la muraille de la tourelle, par un déflecteur.

La première solution n’est pas envisageable, car elle suppose un affaiblissement du cuirassement.
Seule la seconde est admissible, sous réserve d’essai d’une pièce modifiée.

Essais au polygone de Bourges

x

Détail du raccordement du tube et de sa rallonge.
Plan SHD.


x

Le tube muni de sa rallonge, au polygone de Bourges.
Il s’agit apparemment d’un premier essai d’ajustage, les deux parties étant simplement liées par un point de soudure, et certainement un autre à l’opposé.
Photo SHD.


Les essais d’une pièce modifiée ont lieu au polygone de Bourges, du 24 août au 14 septembre 1939. [NDLR : La France a déclaré la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939 !]

Le tube N° 34 D (droite), muni d’une rallonge lisse, vissée à chaud, qui allonge le tube de 8 cm, et porte sa longueur de 1,145 à 1,225 mètres, tire en tout 113 coups sans problème. Les caractéristiques balistiques ne sont pas modifiées par l’allongement.

Essais dans une tourelle

Il reste à monter le tube dans une tourelle, afin de valider la modification. C’est celle du Monte-Grosso, dans le SFAM, qui est choisie, pour deux raisons :
- la frontière du sud-est est en paix,
- la tourelle du Monte-Grosso dispose d’un champ de tir.

x

Tourelle du bloc 6 du Monte-Grosso où ont été effectués, pendant l’hiver 1939-1940, les essais du tube de 135 muni de sa rallonge.
Photo Jean-Jacques Moulins.


x

L’embrasure modifiée vue par le capitaine Lemaître.
Document SHD.


C’est le capitaine Raybaud, du service électro-mécanique du Génie de Metz, qui est chargé du montage de la pièce modifiée dans la tourelle, et le 27 décembre, elle effectue son premier tir d’essai.

Essai concluant, et conforme aux espérances, la pression moyenne sur la rotule s’établissant à 50 kg par cm2.
D’autres essais suivront confirmant les mesures, plus aucun désordre n’étant constaté sur les pièces d’embrasure.

Les derniers essais ont lieu en mars 1940, mais le temps manquera pour lancer la production des tubes modifiés.

En mai et juin 1940, seules quelques tourelles de 135 auront l’occasion d’ouvrir le feu, mais pas suffisamment pour avoir des problèmes avec leurs rotules d’embrasure (Clic : afficher/effacer remarque)Consommation en mai et juin 1940 des deux plus gros ouvrages de la ligne, les seuls avec Bréhain à avoir eu une activité soutenue de leurs lance-bombes de 135 : Hochwald : 2 500 coups pour les deux tourelles et la pièce sous casemate, Hackenberg : 1 336 coups pour les deux tourelles et la pièce sous casemate. à l’exception notable de Bréhain, qui a participé, dès le 15 mai, aux combats livrés en avant de la position, et dont la tourelle de 135 semble avoir tiré près de 2 000 coups jusqu’à la fin des combats. Si c’est effectivement le cas, les dispositifs d’embrasure devaient être alors très dégradés, et se trouver à bout de potentiel.

Que ce serait-il passé en cas d’attaque massive sur l’ouvrage ? car rappelons que la mission des tourelles de 135 était la défense des approches de l’ouvrage, et de ceux l’encadrant. Ce qui amène à poser l’importante question : les commandants d’ouvrage étaient-ils informés des défaillances prévisibles de leurs matériels les plus puissants ?


21 mai 1957

21 mai 1957

Il faudra attendre les années 1950 pour que, à l’occasion de la remise en état des tourelles, les masses oscillantes des tourelles de 135 soient remontées, munies de tubes allongés, baptisés, exemple pour la tourelle de Bréhain : Matériel de 135 Mle 1932 Tube T - N° 28 - D (et G).
La fixation des bielles sur le châssis a également été renforcée à cette occasion. Le premier tir d’essai n’aura lieu que le 21 mai 1957, au Schiesseck.

x

La pièce droite de la tourelle du bloc 5 de Bréhain (SF_Crusnes).
Photo de Jean-Jacques Moulins.


x

La même pièce, à son embrasure. On voit bien le renforcement de la fixation de la bielle (centre bas de la photo).
Photo de Jean-Jacques Moulins.


x

x

Les rallonges des tubes de 135 sont bien mises en évidence sur cette photo de la tourelle du bloc 11 de Métrich (Photo Jean-Jacques Moulins), à comparer avec la photo suivante de la tourelle du Hochwald Ouest bloc 14 (Photo DR).


Curieux destin pour ces cuirassements, conçus en 1932, et mis au point seulement en 1957, un quart de siècle après ; quelques années seulement avant le déclassement définitif de la ligne Maginot !
Tels qu’on peut les voir de nos jours, ils sont donc légèrement différents de ce qu’ils étaient à leur origine.

Ils sont, en tous cas, représentatifs des graves erreurs de conception commises par les ingénieurs de l’armement à cette époque. On peut rapprocher ce cas de celui des tourelles d’artillerie quadruples des bâtiments de ligne, Dunkerque, Strasbourg, Richelieu et Jean Bart, dont les sillages des projectiles, tirés par des canons trop proches les uns des autres, se perturbaient mutuellement, provoquant, aux grandes portées une dispersion qui les aurait considérablement handicapé dans un combat avec leurs homologues allemands ou italiens.
Là encore, le problème ne sera résolu qu’après-guerre, pour les deux survivants [Richelieu et Jean Bart], cette fois par l’électronique...


.
Commentaires
Commentaires d'Internautes

Commentaires d'Internautes

Merci beaucoup pour ce passionnant dossier qui m'a fait découvrir ce problème grave. Heureusement que les 75R32 ou 33 n'ont pas eu ce souci ! On peut effectivement se demander si les commandants d'ouvrages équipés de T135, avaient connaissance du risque de défaillance, et dans l'affirmative, avaient-ils des instructions particulières ?
Je suppose que les tourelles complètes étaient testées au polygone de tirs à Bourges (pas que les canons) ... mais était-ce bien le cas ?
Comment les ingénieurs ont-ils pu passer à côté d'un tel problème ? Ça fait beaucoup de questions ! E.B.

Réponse de J-J Moulins.
-Pour la première question, je la pose moi-même dans le texte, et je n'ai pas la réponse... Il serait pourtant intéressant de la connaître. Il faudrait voir les « papiers » personnels des commandants d'ouvrage concernés, s'ils existent.
-Pour la deuxième, non, à ma connaissance, les tourelles n'étaient pas testées à Bourges, mais dans les ouvrages. Certains disposaient d'un champ de tir, comme le Schiesseck où le Monte-Grosso. Pour les autres, on utilisait un champ de tir de circonstance.
-Quant à la question sur les ingénieurs de l'armement, je ne suis pas compétent... JJM.


Super bravo. F.P.


Très bien documenté Raymond! S-L.L.


Merci à Jean Jacques pour cette étude très intéressante. B.H.


Très intéressant Raymond. D.K.



.
.
.
.
.
.
.
Retour à la page d'accueil
E-R Cima, kaff.