../s3_ae.gif Document réalisé à partir essentiellement de textes que M. Jacques_Mercier nous a adressés pour publication. Nous l'en remercions vivement. E_R_Cima ©2016.
Avant-propos

Avant-propos

Jacques_Mercier est né en 1931 à Fontainebleau_.

Dessinateur aux chantiers de St_Nazaire pendant 10 ans. A Paris_, 15 ans ingénieur Alcatel_. 15 ans ingénieur Framatome_ (dont 8 ans détaché à Bologne_ et 4 ans au CEA_ de Saclay_)

Retraité depuis 1992.


Charte graphique pour les textes du document :
Textes de l'auteur (Jacques_Mercier)
Avant guerre
Elzange_ Koenigsmacker_

Avant guerre

Elzange_ Koenigsmacker_. Premiers souvenirs

Je débarque soudain sur cette planète le 22 novembre 1931 à Fontainebleau_ (Seine_et_Marne). Paul_Doumer est Président de la République. Il est assassiné en mai 1932 mais je n'y prête guère attention.
En 1936, lorsque mon père (le capitaine Jean-Marie_Mercier) a été muté sur la ligne Maginot, au camp d'Elzange_, nous sommes partis de Fontainebleau_, pour Thionville_. Je ne me souviens plus ni de l'appartement (53, Boulevard du Maréchal Foch_) ni de la ville ! Je n'ai pas conservé de souvenirs précis de cette époque, j'avais 4 ans, 5 ans. Mon seul souvenir est mon école des -bonnes sœurs-, qui m'ont appris à tricoter !
En 1937 je me souviens d'avoir visité plus ou moins l'exposition universelle de Paris_. C'est à peu près tout.

Puis, tout devient clair...

A partir de 1938 tout devient clair, mes neurones enregistrent. Je vais voir le film «Blanche Neige et les sept Nains». Nous habitons dans une belle maison à la Cité des Officiers (photo ci-contre) à Elzange_ Koenigsmacker_ près de l'ouvrage de Métrich.
Je me souviens très bien de la maison et je pourrais encore en dessiner le plan. En bas : entrée, salon, salle à manger, cuisine, toilettes ; à l'étage : chambre des parents, chambre de ma sœur, ma chambre, salle de bain ; au-dessus : grenier et chambre de bonne. Nous n'avions pas de bonne mais un -ordonnance- qui s'appelait Julien et avec lequel j'étais très copain.

Ici, je suis photographié devant la palissade de "ma" maison.


Dans cette cité, je me souviens du commandant Roy_, du capitaine Chertier_, du capitaine de_la_Teyssonnière et du lieutenant Mangin_. Je jouais beaucoup avec la fille de ce dernier : Micheline_Mangin, qui devait avoir 5 ou 6 ans et qui est sur la photo ci-contre, sur le vélo que je tiens, devant la cité des officiers du camp d'Elzange_.
J'allais à l'école à Elzange_. Par quel moyen de locomotion ? Peut-être mon père m'accompagnait-il sur son vélo (il y avait une petite selle supplémentaire sur le cadre). Nous n'avions pas de voiture. Le commandant Roy_, lui, en avait une et son fils Serge (16 ans), sans doute pour épater ma sœur (15 ans), avait un peu conduit cette automobile... jusqu'au fossé le plus proche.


L'institutrice était originaire de Provence_ et elle nous décrivait les fruits merveilleux qui poussent parait-il dans cette région. À propos de fruits, à la cité des officiers, un marchand de fruits et légumes passait chaque jour, dans une charrette tirée par un cheval.
Sur la photo ci-contre on peut voir le marchand de fruits et légumes, à la cité des officiers du camp d'Elzange_. La cliente est Mme Mercier_, ma mère.


Très souvent les copains officiers de mon père viennent prendre un pot à la maison et je les entends rigoler à propos d'un certain Adolf qui n'avait pas intérêt à venir traîner ses guêtres par-là ! Il peut toujours essayer d'envahir la France_... c'est certain, c'est impossible, il ne passera pas.
J'entends parler de l'ouvrage de Métrich, de Cattenom, mais je ne connais cette forteresse que par quelques photos. Par contre mon père m'emmène à une démonstration d'avions militaires. Il y a aussi des autogires (moitié avion, moitié hélicoptère). (Clic +/- INFO) xUn autogire (inventé en 1924 par l'espagnol De_la_Cierva) est un avion avec son fuselage et son moteur à hélice classique pour le faire avancer mais, pour le "porter" dans les airs, les ailes sont remplacées par des pales que le vent (créé par le déplacement de l'autogire) fait tourner au-dessus du fuselage. L'autogire peut utiliser le vent, lorsqu'il y en a, pour faire quasiment du vol stationnaire.

En 1938 le GAO 2/506 (Groupement Aérien d'Observation) stationné à Metz_ était équipé, entre autres, d'autogires Leo C30
Mon père et ses copains rigolent : - ce n'est pas avec ces engins qu'on va gagner la guerre... !


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Mon père (à gauche) avec ses copains.


2008. 70 ans après

2008. 70 ans après...

Il pleut, pas envie de sortir, mes doigts agiles pianotent sur le clavier de mon ordinateur et sans trop y penser je tape "maginot". J'obtiens, entre autres, le site réalisé par des passionnés de la ligne_Maginot : Raymond_ et Bernard_Cima. A tout hasard, j'envoie un courriel... j'ai une réponse... je fouille dans mes archives et je retrouve quelques photos et documents, sauvés par miracle de la guerre et des déménagements successifs.
Et fin novembre 2008 je rejoins à Thionville_ Raymond_Cima et son épouse, pour une visite de 2 jours. Nous partons pour Koenigsmacker_ puis, quelques kilomètres plus loin, je reconnais immédiatement ce qui s'appelle toujours la cité des officiers et je retrouve ma maison qui paraît comme neuve ! D'autres me semblent assez dégradées, vides. De nouvelles constructions occupent maintenant le terrain vague en face.
On me photographie devant "chez MOI", lorsque la propriétaire descend de sa voiture, légèrement étonnée peut-être. J'explique la situation : 70 ans de retard, mes cheveux ont blanchi, mais j'en ai encore. Cette dame, Marlène_Mulas, vraiment très aimable et compatissante, nous invite chez elle.

Bizarre : les rideaux ne sont plus les mêmes ; il y a la télé, un frigo dans la cuisine, mais je m'y retrouve parfaitement : le salon, la salle à manger, la cuisine. A l'étage : la chambre de mes parents, celle de ma sœur. Surprise : ma chambre est devenue une grande salle de bain. Le grenier me semble plus petit : on a aménagé, à côté de la chambre mansardée, une salle de bain et un petit salon.
D'un seul coup, je rajeunis de 70 ans : plus mal au dos, aux genoux, terminée la sciatique. Cette visite, c'est mieux qu'un tube entier de paracétamol. Mon taux de cholestérol passe brutalement de 2,41 à 1,73 g/l, ma tension artérielle est inférieure à 12. Les murs se rendent compte de ma présence, ils ont certainement conservé les vibrations émises par notre phonographe, puisque j'entends très distinctement les voix de Maurice_Chevalier, Charles_Trenet, Rina_Ketty, Jean_Sablon...

Hop !... je suis prêt à bondir sur mon petit vélo pour aller jouer avec les copains. En fait, pas de petit vélo, mais on m'embarque dans une grosse voiture automobile extraordinairement futuriste qui m'emmène, comme par magie, vers le XXIème siècle !...
C'est donc possible, ces machines à voyager dans le temps ? Je me demande ce qu'il a bien pu se passer entre 1938 et 2008 ? Albert_Lebrun est-il toujours notre Président de la République ? Quelle histoire..!!


Bitche_

Bitche_

En 1939, nous sommes partis à Bitche_, 4 rue des tilleuls, pas loin de l'église, puisque j'en voyais le reflet dans la fenêtre de l'escalier, quand je l'ouvrais selon un certain angle, découvrant ainsi les lois de la réflexion. J'allais au catéchisme près de cette église et à l'école pas très loin. En général, mes copains ne parlaient pas français (sauf en classe).
Je me souviens des obsèques du fils du pâtissier de Bitche_, qui devait avoir mon âge. A cette époque, il n'était pas rare que les enfants n'atteignent pas l'âge adulte.
Le dimanche, nous allions à l'étang de Hasselfurth_. Je visite le Simserhof, très impressionnant.


La guerre
«Drôle de guerre»

La guerre

La «drôle de guerre»

Bitche_

Début septembre 1939 : évacuation précipitée, je n'ai pas encore très bien compris pourquoi (trop proche de la frontière allemande ?). Nous sommes donc évacués dans la journée... une seule valise par personne. Nous avons tout perdu (meubles, vêtements...), y compris et surtout mon chien en peluche qui n'avait plus que 3 pattes et qui s'appelait -Dali-. Nous nous sommes réfugiés à Fontainebleau_, pays de ma famille.

Fontainebleau_

Rentrée des classes début octobre 1939. En plus du cartable il faut porter un masque à gaz, on ne sait jamais.
Un problème : à Fontainebleau_, les réfugiés lorrains n'avaient pas droit au masque à gaz distribué aux enfants des écoles. Ma mère a donc été faire un scandale à la mairie : enfant né à Fontainebleau_, de parents nés à Fontainebleau_. Le maire, vaincu, a dû céder lamentablement et j'ai donc pu me rendre ensuite à l'école avec mon cartable et mon masque à gaz et participer aux exercices d'alerte !
Tous dans les tranchées creusées dans la cour... c'est plutôt rigolo...
Et il ne se passe rien pendant 8 mois. C'est «la drôle de guerre». La vie à Fontainebleau_ est à peu près normale. On met du papier collant sur les vitres, en cas de bombardement... !
Mais un jour du début mai 1940 notre institutrice nous annonce que les boches ont traitreusement commencé à envahir la Belgique. Mais nous autres, français, nous ne risquons rien : nous avons la ligne Maginot et la plus puissante armée du monde. Et mon père est dans l'ouvrage de Métrich, je peux donc dormir tranquille.
Mais l'histoire se gâte deux ou trois semaines plus tard. Les allemands passent par où ils ne devaient pas passer : les Ardennes.
À huit ans je ne comprends pas tout mais nous devons fuir : les allemands coupent les mains des enfants et font subir je ne sais quoi aux dames !
Vers le 10 juin les valises sont prêtes et nous sautons, ma mère ma sœur et moi, dans un wagon à bestiaux, bondé, direction le sud.


L'exode

Exode momentané

L'exode

Dans les documentaires actuels on voit sur les routes des charrettes tirées par des chevaux, des voitures en panne d'essence, des piétons. Comme beaucoup, nous n'avons pas de cheval, pas de charrette, pas de voiture.
Donc nous utilisons les trains. Ils ne vont pas vite, s'arrêtent souvent, tombent en panne. A Gien_ le pont sur la Loire_ est détruit à moitié, il faut traverser acrobatiquement sur des planches (Clic +/- Incendie de Gien en juin 1940) Le 15 juin 1940 le pont est bombardé par l'aviation allemande. Objectif : couper la retraite à l'armée française. Outre la destruction du pont, ce bombardement provoque un gigantesque incendie qui dure 3 jours et 3 nuits et endommage ou détruit plus d'un millier d'immeubles..
Il nous faut deux semaines pour nous réfugier chez les cousins du Lot_et_Garonne, à Tonneins_.
Il ne nous est rien arrivé de grave. Mais ma petite voisine, Marcelle, a été tuée.
Peu de gens ont pu entendre De_Gaulle et son appel du 18 juin. Les postes à transistors n'existent pas et Londres_ c'est loin.
Pas de nouvelles de mon père. Deux mois passent et nous finissons par apprendre qu'il est prisonnier à l'Oflag XB à Nienburg_. J'ai deux oncles dans des Stalag. Un autre a pu s'enfuir sur un vélo volé.
Nous savons maintenant que la France_ est coupée en deux. Le nord et l'ouest sont occupés par l'armée allemande. Mais il parait qu'il nous est possible de regagner Fontainebleau_. Les allemands ont reçu l'ordre d'être "korrekt" avec les français.

Le retour à Fontainebleau_

Et nous voila repartis vers le nord. Les trains sont toujours aussi fantaisistes mais finalement cette aventure m'amuse plutôt. Je visite la France_.

À Moulins_ : passage de la frontière zone libre / zone occupée, ligne de démarcation. À ma grande surprise les soldats allemands sont très gentils, ils m'aident à descendre le marchepied, portent ma valise sans me la voler et nous voila repartis vers Paris_.

«Faites confiance au soldat allemand»
C'est à la gare de Moulins_, la "frontière", que J'ai vu cette affiche pour la première fois, au retour de l'exode. Ensuite à Fontainebleau_, Paris_, on la voyait partout. Et on finissait par y croire puisque les allemands, en 40/41 du moins, étaient plutôt aimables, ils offraient leur place aux dames en claquant des talons, dans le métro de Paris_ et le tramway de Fontainebleau_. On les trouvait très disciplinés.

Remarque : cette affiche est une reproduction, achetée il y a plus de 15 ans, avec beaucoup d'autres (journaux, affiches... etc.).

Arrivée Paris_ gare de Lyon, vers août ou septembre. Aidés par les allemands nous partons vers Fontainebleau_.
Petit détail : notre appartement a été cambriolé et nous avons tout perdu, une deuxième fois. Heureusement, cette fois, nous n'avions pas grand-chose (et on finit par s'habituer) !


La résignation

La résignation

Beaucoup d'allemands dans les rues, plutôt jeunes et complètement ahuris de se trouver là.
Ils fréquentent beaucoup les terrasses des bistrots. Ils défilent dans la rue Grande en chantant heidi_heido heili_heilo. Ils chantent juste. Ils sont riches : le mark vaut 20 francs.
Les trois cinémas sont ouverts, mais l'un d'eux, le Select, est réservé un jour sur deux pour les allemands... "Soldatenkino".
Parfois un petit orchestre joue Schubert_ dans le kiosque à musique. J'y vais, c'est gratuit.
Nous allons souvent à Paris_, dans la famille. L'ambiance est la même : de jeunes soldats qui déambulent, prennent un pot en terrasse, s'extasient devant la tour Eiffel_. Ils n'en reviennent pas de se trouver là, dans la plus belle ville du monde. Je les ai vus défiler sur les Champs_Élysées...
Il y avait à Fontainebleau_ un grand taureau en bronze, œuvre de Rosa_Bonheur. Il a été fondu en 1942 pour faire des balles.

Souvenirs de la guerre de 14

Rentrée des classe comme d'habitude le 1er octobre 1940. Il nous faut désormais apprendre à chanter "Maréchal nous voilà devant toi le sauveur de la France_" lors de nos balades en forêt.

Journal du 26 octobre 1940.
La plupart des gens sont, plus ou moins discrètement, contents que leur pères, frères, maris... soient prisonniers plutôt que de bondir hors de leurs tranchées pour monter à l'assaut. Les souvenirs de la guerre 14-18 sont encore très proches. Mon grand-père a été tué en 1915.
Beaucoup croient assez en Philippe_Pétain, le vainqueur de Verdun, le sauveur de la France_. On entend vaguement parler d'un certain De_Gaulle, un déserteur, condamné à mort.
On n'aime pas les boches, les fritz, les fridolins, mais on fait avec. On se moque d'eux par derrière, on les appelle les doryphores parce qu'ils mangent nos patates.
Bien sur il ne faut pas être juif ! On connaissait l'expression "camp de concentration" mais on ignorait tout des camps d'extermination et des chambres à gaz. On pense que les juifs sont envoyés en Allemagne dans des camps comme les prisonniers de guerre, dans des réserves juives pour travailler.
Mais l'Autriche_ est devenue allemande ; la Tchécoslovaquie_, la Hollande_, la Belgique_, la Pologne_, la France_ ont été vaincues en quelques semaines. En Italie_ : Mussolini_... en Espagne_ : Franco_... au Portugal_ : Salazar_... Tout est foutu donc l'Europe_ va être fasciste pour 1000 ans et Pétain_ fait ce qu'il peut pour que la France_ ne s'en tire pas trop mal.


«La Luftwaffe_ a déversé sur la capitale anglaise plus de cent mille bombes incendiaires».
Les anglais n'en ont plus pour longtemps. Les américains restent neutres. (J'ai lu un article sur Kennedy_, le père du futur président des USA, ambassadeur à Londres_) : «surtout ne pas se mêler de cette guerre.»


Le principal souci c'est la bouffe

Il y a des tickets d'alimentation. Les très jeunes sont J1, les jeunes comme moi sont J2, les adolescents sont J3 et les adultes A.
Il faut faire la queue. Le marché noir existe paraît-il mais plutôt pour les riches. On doit donc se débrouiller comme on peut, ne rien gaspiller. Le moindre vieux croûton de pain est réutilisé. On ne crève pas vraiment de faim mais ce n'est quand même pas terrible.
L'hiver est très froid, on ramasse du bois dans la forêt pour essayer d'alimenter le poêle à charbon sans charbon (qui est utilisé par les allemands pour faire de l'essence).
Il faut repriser les chaussettes, mettre un fond au pantalon, détricoter le pull pour en retricoter un tout neuf. Les godasses ont des semelles de bois. Je peins en marron les jambes de ma sœur pour faire croire qu'elle a des bas de soie.
On n'écoute toujours pas radio Londres_ : il faut une TSF assez performante que peu de personnes possèdent, avec une grande antenne que les fridolins pourraient apercevoir.


Quant au reste...

La résistance essaie péniblement de s'organiser, apprendra-t-on plus tard, mais à l'école primaire, on ne parle pas beaucoup de la guerre. On travaille surtout l'orthographe, une dictée chaque jour sur des textes littéraires tout à fait neutres. En histoire : Clovis_ (les Francs_ étaient Germains_...!), Charlemagne_, les «rois fainéants», nos ancêtres les Gaulois_. Et l'arithmétique : les trains qui se croisent, les baignoires qui se vident (nota : nous n'avons pas de salle de bain, on se débarbouille vaguement à l'eau froide dans la cuisine, quand on a du savon).
À la récré on joue aux billes, au ballon. On fait des balades en forêt. On est parfois employés pour capturer les méchants doryphores qui se régalent sous les feuilles des pommes de terre qui sont plantées dans le parc du château de Fontainebleau_.
Je me souviens toutefois d'un copain qui dessinait sur les murs (à la craie) des «croix_de_Lorraine» entourées d'un V, (discrètement, hors de la vue des fridolins_). On ne comprenait pas trop le symbole mais on trouvait ça intéressant.

L'un des livres de l'époque (que j'ai acheté bien après guerre).
Il existait beaucoup de documents de ce genre plus ou moins gratuits. J'en ai lu à l'époque. Et il était aussi distribué beaucoup de photos du Maréchal. Il y en avait une grande accrochée au mur de la salle de classe.


1940-1941. La grande majorité des français "moyens", ni résistants ni collabos, pensent à survivre (manger, se chauffer, s'habiller... écrire aux prisonniers), n'aiment pas les allemands mais font avec et approuvent plus ou moins Pétain... mais sans agir. Ils lisent ce qu'ils trouvent comme journaux, écoutent radio Paris_.
J'en ai connu beaucoup : mes grand-mères, mes tantes (oncles prisonniers), ma mère (mon père prisonnier), les voisins, les parents de mes copains, les bavardages dans les queues devant les commerçants.
Dans les familles on parle surtout du ravitaillement et de nos prisonniers. Bien sûr on n'aime pas les allemands mais comme ils sont à peu près aimables... on les supporte.
Chez ma grand-mère paternelle, veuve d'officier tué en 1915, une chambre est réquisitionnée et occupée par deux jeunes militaires allemands. Ils me donnent parfois quelques carrés de chocolat, des morceaux de sucre.

Fin 42, 43-44 les choses changent.


1942

1942. Année charnière.

Côté événements extérieurs

Vers la mi-1942 [officiellement 7 mai 1942] les allemands vont inventer le STO_ (Service du Travail Obligatoire) : tous les jeunes 18/20 ans et plus de l'Europe_ de l'Ouest doivent partir travailler en Allemagne dans des usines pour remplacer les allemands partis au front. Les jeunes n'en ont pas envie et c'est ainsi que la résistance peut enfin recruter pas mal de monde et s'organiser de mieux en mieux.
J'étais au courant, il y avait des affiches, mais à 11 ans je ne me sentais pas encore concerné !
Du coup la police allemande (la Gestapo_) a du boulot et les allemands deviennent de plus en plus grincheux. En plus, leurs victoires militaires se font plus rares.


Côté famille

Rentrée en 6ème au collège Carnot_ de Fontainebleau_ le 1er octobre 1942. Pour être admis il faut passer un examen, le DEPP (Diplôme d'Études Primaires Préparatoires), en ne faisant pas trop de fautes d'orthographe. Une seule langue étrangère : allemand. Il n'y a plus de prof. d'anglais. (Après 1945 : plus de prof. d'allemand, rien que des profs d'anglais ?). Le latin est obligatoire.
Fin 1942, les allemands essaient de présenter Stalingrad_ comme une victoire mais on comprend assez vite qu'il s'agit d'une très sévère défaite ! Et les américains viennent de débarquer en Afrique_du_Nord [8 novembre 1942]. A partir de là tout commence à changer.
On raconte qu'en zone libre la vie est plus agréable qu'à Fontainebleau_, qu'on y mange mieux. Ma grand-mère maternelle, ma tante et ma petite cousine avaient atterri à Clermont_Ferrand en juin 40, au décès de mon grand-père maternel (72 ans -à cette époque c'était très vieux-), trop fatigué par l'exode. Aussi, sans doute vers Noël 1942, ma mère, ma sœur et moi partons pour Clermont_Ferrand rejoindre ma grand-mère.
Nous avons, je pense, obtenu l'autorisation de franchir la ligne de démarcation, probablement pour raison médicale : j'avais en effet de violentes crises d'asthme et il paraît (Clic +/- "avec ou sans accent circonflexe ?") Dimanche 7-2-2016. En effet : avec la "réforme" de l'orthographe proposée en France_ que faire des "^" ? J'ai d'ailleurs décidé de mettre un accent circonflexe à mon prénom (Jâcques_). J'ai bien le droit ? Et pourquoi pas puisqu'il y a un "s" à la fin ; suis-je pluriel ? J'enlève le "s". Jâcque_ que le climat auvergnat est très bon (en tout cas certainement meilleur que celui de Fontainebleau_ où nous habitons en face de l'usine à gaz ! À l'époque, contre l'asthme on me faisait fumer des cigarettes d'eucalyptus...!!!).
Nous avions d'ailleurs obtenu cet ausweis pour les étés 41 et 42 : cures à La_Bourboule. Le médecin de la kommandantur_ avait pitié de moi.
À Clermont_ j'ai quand même (^ ?) continué à avoir des crises d'asthme...! Et j'ai repris la 6ème au lycée Blaise_Pascal en janvier 43. (J'ai maintenant 84 ans. Depuis 25 ans je n'ai plus d'asthme : le traitement de fond -Sérétide- est très efficace et quoiqu'on en dise, l'air parisien actuel est un peu plus respirable qu'en 1942 : pas de locomotives à charbon dans toutes les gares parisiennes et les cheminées fument un peu moins.


Clermont_Ferrand

Clermont_Ferrand 1943 - août 1944

Les allemands ont maintenant envahi la France_ entière (depuis fin 1942). Il n'y a plus de ligne de démarcation.
Les allemands qui se baladent dans les rues sont plutôt discrets, Clermont_Ferrand c'est mieux que Stalingrad_.
En 6ème et 5ème à Clermont_Ferrand (1943-1944) on ne travaille pas très sérieusement. Le lycée Blaise_Pascal est occupé par les allemands. Les cours ont lieu n'importe où, n'importe comment, pas plus de deux ou trois après-midi par semaine. Je n'ai pas retenu grand-chose de ces deux années scolaires. Mais je lisais beaucoup : Victor_Hugo, Jules_Verne, Alexandre_Dumas, Alphonse_Daudet... etc.
On sait quand même plus ou moins que les américains sont en Afrique du Nord. Mais vont-ils arriver jusqu'en France_ ?
En France_ la plupart des entreprises travaillent pour l'Allemagne, de gré ou de force. A Clermont_Ferrand se trouvent les usines qui fabriquent évidemment des pneus pour l'armée allemande. Mais le patron, un certain Michelin_, fait partie de la résistance...!
Les usines Michelin_ sont bombardées, début 1944, par les anglais. Il y avait alerte toutes les nuits, il ne se passait rien, nous n'allions plus dans les abris. J'étais dans mon lit et la fenêtre a volé en éclats au dessus de moi. Quelques égratignures. C'est la guerre.


Débarquement américain en Italie_ (10 juin 1943)
Après trois ans et demi à l'Oflag_XB mon père est libéré. Il a beaucoup maigri, le régime Adolf_Hitler est très efficace.
Mon père rentre de captivité vers le milieu 1943. Enfermé dans son oflag depuis juillet 1940 : pas de radio, pas de journaux (sauf un journal spécial prisonniers, plutôt collabo). Pendant trois ans il n'a évidemment pas participé à la guerre.
A Clermont_Ferrand il ne travaille pas beaucoup... accueil des prisonniers libérés.

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Tickets "pommes de terre/viande" de Clermont_Ferrand 1944.
Pourquoi n'ont-ils pas été utilisés ? L'ami fermier nous avait peut-être donné en douce quelques patates !


Après le débarquement du 6 juin 1944, en général Radio-Paris_ nous diffuse des chansons et quelques vagues informations.
La presse nous décrit les exploits des armées allemandes. On finit quand même par apprendre que les américains auraient débarqué en Normandie_. Mais, grâce au «Mur de l'Atlantique» nous ne risquons rien.
Heureusement les américains avancent, les allemands reculent. Ils ne s'attendaient pas à ce débarquement. Le 6 juin le général Rommel_ était même en Allemagne_ pour l'anniversaire de sa femme ! Il fait demi-tour en vitesse.
À la radio, Pétain_ nous demande de ne pas nous mêler de cette histoire.
Beaucoup de civils normands ont été tués sous les bombes.
À Clermont_ on entend peu à peu parler de la résistance. Il y a quelques attentats. On peut lire des affiches allemandes annonçant que des "terroristes" ont été fusillés.
La foule (et moi-même) vient voir et écouter Pétain_ vers le début 1944. La (même ?) foule (et moi-même) vient voir et écouter De_Gaulle (et le roi du Maroc_) vers la fin 1944.
Le soir, en famille, on écoute radio Paris_ (Jean_Sablon, Édith_Piaf, André_Claveau, Lucienne_Boyer, Marie_Bizet, Charles_Trenet, Danièle_Darrieux...), on lit le journal de Clermont_Ferrand. Donc on n'est pas très au courant de la réalité. D'ailleurs, à Clermont_Ferrand, il ne se passe pas grand-chose. Des véhicules militaires allemands circulent bizarrement dans les rues et, fin août 1944, les convois se dirigent tous vers le Nord. Depuis ma fenêtre je les regarde partir.
Puis on entend par-ci par-là quelques rafales de mitraillettes Sten, les panneaux indiquant la direction de la Kommandantur sont détruits et tout le monde est content.
À la caserne à côté de chez moi, les fridolins n'y sont plus, je m'empare courageusement de deux lampes à pétrole de l'armée allemande, prise de guerre que j'ai toujours chez moi.

L'AMGOT

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Dès leur débarquement en Europe_ (Italie_), les anglo-américains mettent en place l'AMGOT (Allied_ Military_ Government_ of_ Occupied_ Territories) ; un gouvernement militaire d'occupation "alliée" (mais sans les forces françaises libres) afin d'administrer les territoires libérés.
Qui dit nouvelle administration dit nouvelle monnaie. Aussi les américains ont-ils débarqué avec de nouveaux billets de banque. (Ci-contre des "Francs-US" et des "Marks-US")
Remarque : Le général De_Gaulle ayant créé le GPRF (Gouvernement Provisoire de la République française), s'opposa à la mise en place de l'AMGOT en France, après le débarquement du 6 juin 1944, et déclara les billets de banque en "Francs-US", que les troupes américaines commençaient à faire circuler en Normandie_, comme étant de la fausse monnaie. L'AMGOT ne fut pas mis en place en France et les billets disparurent de la circulation après quelques mois.


Après guerre
Après guerre

Après guerre

Après guerre

Enfin on va pouvoir trouver à manger sans difficultés...
Mais la réalité est toute autre : il y aura encore des tickets d'alimentation. J'ai encore quelques tickets de pain 1949... !
On se débrouille comme on peut. Je me souviens encore : vers 1947 j'étais chez un copain et sa mère avait partagé en deux une petite orange... quel délice.
On mangeait du pain de maïs tout jaune et vraiment pas bon. J'étais très maigre, mes parents me mettent à l'engrais pendant deux mois chez des amis dans une ferme. Il y avait du beurre et du lard !
Les hivers sont très froids, peu de chauffage. Beaucoup de coupures d'électricité.

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Tickets "pain" de Paris_ 1949 (j'habitais alors Paris_).
Pourquoi n'ont-ils pas été utilisés ? En 1949 la boulangère ne faisait plus trop attention, c'était la fin du rationnement.


Conclusion

Il ne s'agit que des souvenirs d'un gamin 8 ans en 1939, 18 ans en 1949. Et qui a vécu cette guerre mondiale à Fontainebleau_/Paris_ et Clermont_Ferrand, assez loin des évènements graves (à part les bombardements).
Dans ma classe, en 6ème, il y avait deux frères qui s'appelaient Levy. Un jour ils ne sont pas venus et on ne les a jamais revus.
Mais je désirais simplement dire que la période 1940-1945 se partage en deux : jusqu'en 1942, les allemands sont vainqueurs partout, on ne les aime pas mais il faut faire avec et écouter plus ou moins le Maréchal Pétain_.
1942-1944, la résistance s'organise de mieux en mieux, les américains arrivent en Afrique du Nord, en Italie_, en Normandie_, en Provence_.
Nous n'étions pas tous groupés autour de la TSF à écouter Londres_. Je me souviens avoir essayé sur notre petite radio, sans trop de succès ; et de toute façon c'était brouillé et les messages destinés à la résistance étaient incompréhensibles.
Ensuite, après 1950 : le début des "30 glorieuses". Pas de chômage, il faut reconstruire. Nous n'avions pas grand-chose et on se retrouve peu à peu avec une voiture, un frigo, un lave linge, un lave vaisselle, un téléphone, une télévision, une chaîne HiFi, un appartement convenable, des vacances... etc. etc. et maintenant un ordinateur, un téléphone mobile, un GPS...

Post_scriptum

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Je feuillette toujours mes journaux 1940-1945. Il faisait beau aujourd'hui vendredi (19 février 2016), je suis allé me balader dans Paris_ et j'ai fait des photos.
Ci-contre, l'une d'entre-elles : l'état-major de la Milice Française (1943) est devenu une banque Turque...


Pour en savoir plus...

Pour en savoir plus...
Etc.

Etc.

Remarque...

...de R_Cima à propos du siège de la Milice française en 1943 devenu banque turque en 2016.
Ce bâtiment est-il un «lieu à coincidences» ? En effet, on ne peut pas s'empêcher de faire un rapprochement entre :
-d'une part le fait que la Milice ait été une organisation paramilitaire française, créée en 1943, ayant agi en lien direct avec la Gestapo_ et d'autres organisations allemandes ;
-et d'autre part le fait que la Turquie_ ait été l'allées de l'Allemagne_ pendant la première guerre mondiale et qu'au cours de la seconde guerre mondiale elle ait entretenu des relations commerciales privilégiées avec l'Allemagne_, jusqu'en 1945.


Espace détente

Kiosque

Kiosque

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E-R Cima, kaff.