1919
La "victoire mutilée"

Le traité de Londres n'est plus d'actualité

L'Italie fait partie des quatre grandes puissances victorieuses: France, Grande-Bretagne, Italie et USA (En 1917 les USA sont entrés dans le conflit et la Russie s'en est retirée, suite à la révolution soviétique).

Le 8 janvier 1918 le président des USA, Wilson, avait établi un programme appelé "message des quatorze points", base de réorganisation politique et économique du monde. Le "principe des nationalités" y prévoyait que les nouvelles frontières seraient tracées suivant des lignes clairement reconnaissables entre les nationalités. L'existence de ces "lignes" n'était, bien évidemment, que pure utopie mais la base d'accord proposée par Wilson avait été acceptée par tous les belligérants et c'est en s'y appuyant que fut créée, entre autre, la Yougoslavie.

Afin d'établir un état de paix solide et durable la Conférence de la Paix se réunit à Versailles à partir du 18 janvier 1919. Bien que 32 états y soient représentés les quatre grandes puissances victorieuses s'arrogent le privilège de tout y régenter.

Le chef du gouvernement italien, Orlando, demande donc à ce que le traité de Londres soit appliqué et que soit rajouté aux clauses du traité l'annexion du port de Fiume, peuplé en majorité d'italiens.

Il obtient le Trentin et le Tyrol jusqu'au col du Brenner, bien que cette dernière région soit de langue allemande, mais à propos de la côte Adriatique et de Fiume il essuie un refus catégorique de la part des alliés. Ces derniers s'appuyant sur les "14 points de Wilson" affectent la côte à la nouvelle Yougoslavie et, considérant que Fiume constituait un débouché "naturel" de la Yougoslavie refusent de satisfaire la revendication italienne. Dans toute l'Italie les nationalistes manifestent à propos de la "victoire mutilée".

Débuts du mouvement fasciste

En janvier 1919 la donne politique italienne change très vite: don Luigi Sturzo (prêtre sicilien) fonde un nouveau parti démocrate chrétien (Parti Populaire Italien) qui fait concurrence aux idées socialistes et prospère à grande vitesse, les anciens combattants créent un peu partout des associations d'arditi sans rapport avec Mussolini et l'homme fort de l'idéologie nationaliste est le poète et ancien combattant d'Annunzio, héros national.
Aussi l'audience de Mussolini est-elle extrêmement réduite dans la population, bien que dans son journal il parle "d'humiliation" et réclame l'annexion de Fiume et de la Dalmatie. Le 23 mars, entouré d'une centaine de personnes il crée à Milan le premier "fascio italiano di combatimento" (Faisceau italien de combat).
Ce nouveau mouvement est hétérogène, d'ailleurs Mussolini le proclame avec fierté: "nous nous permettons le luxe d'être aristocrates et démocrates, d'être conservateurs et progressistes, d'être révolutionnaires et conservateurs, d'être légalistes et illégaux à la fois, suivant les circonstances, le temps et le lieu où nous sommes contraints d'agir". Dès sa création ses membres adoptent la chemise noire comme uniforme.

Les socialistes sont, semble-t-il, parmi les premiers à donner une (peut-être trop grande) importance à ce nouveau mouvement dont l'impact est alors très modeste et, indirectement, le médiatisent rapidement. En effet, le 15 avril 1919 ils se dirigent en force (20000 personne) vers son siège qui est aussi celui du journal "il popolo d'Italia" dans le but proclamé d'y mettre le feu et de pendre Mussolini. Quelques fascistes, armés, foncent sur le cortège et le dispersent. Puis, en représailles, ils vont mettre le feu au siège du journal socialiste "Avanti". La police n'intervient pas. La manière forte, même avec peu d'individus, vient de montrer son efficacité.

Le gouvernement Orlando est renversé

Les lendemains de la victoire présentent, sur le plan économique, une Italie fortement affaiblie par la guerre. Sa marine marchande, par exemple, a perdu 60% de sa capacité et le manque de matières premières, importées essentiellement par voie maritime, favorise la concurrence étrangère. La reconversion de l'industrie de guerre en industrie civile coûte très cher or l'Italie a déjà une dette extérieure si importante que ses recettes ne couvrent qu'entre la moitié et le tiers de ses dépenses, le reste étant dépendant des crédits franco-anglo-américains.

Est-ce par nécessité économique ou pour contraindre l'Italie à demander peu de compensations territoriales? Toujours est-il qu'en mars 1919 les crédits étrangers sont supprimés. C'est alors le début d'une longue récession qui touche toutes les classes sociales. Même l'industrie lourde, principale bénéficiaire de la guerre et qui a donné entre autre deux géants (l'Ilva et l'Ansaldo) internationaux, n'est pas épargnée. Bien sûr les premiers à pâtir de l'inflation monétaire sont les ouvriers. Leurs syndicats demandent des augmentations qui leur sont refusées et c'est une suite de grèves qui ne font que s'amplifier.

Le 23 avril 1919, alors que la Conférence de la Paix n'a pas encore officiellement statué, le président Wilson court-circuite la diplomatie et s'adresse directement au peuple italien pour lui démontrer que ses exigences sur Fiume sont non fondées. L'opinion publique italienne s'en indigne et en signe de protestation Orlando quitte la Conférence. Clemenceau pour la France et Lloyd George pour la Grande-Bretagne continuent alors à se partager les dépouilles des pays vaincus et proposent même, les Italiens étant partis, de considérer comme caduque le traité de Londres. Alors, par exemple, la région d'Adalia et de Smyrne, de l'ancien empire turc, revendiquée par les Italiens est donnée à la Grèce, les Italiens ne reçoivent aucun mandat en Asie Mineure et sont aussi exclus du partage des anciennes colonies allemandes d'Afrique.

Le 6 mai, à Rome, au Capitole, d'Annunzio fait un discours enflammé à propos des villes adriatiques qui devraient revenir à l'Italie. Il déploie des drapeaux, fait sonner le tocsin et suscite un grand émoi dans la population qui l'écoute. Le lendemain Orlando revient s'asseoir à la table des négociations de la Conférence de la Paix mais ne peut récupérer que des miettes de ce qui, d'après le traité de Londres, aurait du revenir à l'Italie. Le 17 mai il fait alors occuper la région de Smyrne et réclame un mandat sur toute l'Asie Mineure si ses revendications adriatiques ne sont pas satisfaites. Les discussions s'enlisent, des rixes éclatent à Fiume (temporairement occupée par une force interalliée) entre la garnison française et des civils italiens et le 19 juin le gouvernement Orlando, "coupable" d'avoir mal défendu la cause de son pays, est renversé.

Le gouvernement Nitti a du mal à gérer la crise

Les grèves se succèdent pour des motifs divers. Dans les campagnes, derrière le PSI ou le PPI des "ligues agraires" se constituent et occupent les terres incultes ou mal cultivées. En juillet deux d'entre elles effraient fortement la bourgeoisie car elles ont pour but de protester contre les interventions alliées dans la guerre civile qui sévit en Russie entre "russes blancs" et "russes rouges". A Fiume de nouvelles rixes contre la garnison française se traduit par le départ du régiment italien le 24 août.

Le 10 septembre le traité de Saint-Germain confirme la naissance de l'état yougoslave et déboute définitivement l'Italie de ses prétentions adriatiques. Le 12 d'Annunzio, à la tête d'une colonne motorisée mêlant militaires en activité et anciens combattants, se présente devant Fiume où la garnison le laisse entrer. Il proclame alors l'annexion de Fiume à l'Italie. La France, la Grande-Bretagne et les USA ne réagissent pas laissant alors le soin aux italiens et aux yougoslaves de solutionner le problème. Le 25 Mussolini écrit que "la révolution commencée à Fiume ne peut que se conclure à Rome". Une fois encore on peut constater que les coups de force sont payants pour ceux qui les font. Nitti est dépassé par les événements et prononce la dissolution de la chambre des députés le 29 septembre.

Dans l'attente des élections Mussolini organise à Florence le 1er congrès fasciste au cours duquel il présente un programme aux revendications à la fois d'extrême gauche et d'extrême droite. Il demande ainsi que le suffrage universel soit étendu aux femmes, que la représentation se fasse à la proportionnelle, que le Sénat soit aboli, que le capital soit imposé, que soit créée une milice, que l'Italie entreprenne une politique étrangère expansionniste, etc... A Fiume d'Annunzio organise un plébiscite au cours duquel les habitants votent à une large majorité pour leur rattachement à l'Italie et, de son côté, le PSI adhère à la IIIe Internationale et n'a plus qu'un seul objectif avoué: Mettre en place la dictature du prolétariat par la multiplication des grèves dans tout le pays et par la lutte contre les fascistes, les nationalistes et les royalistes.

Lorsque le 16 novembre les Italiens élisent au suffrage universel et à la proportionnelle leur nouvelle chambre, sur les 508 sièges à pourvoir les socialistes (PSI) en obtiennent 156 et les populistes (PPI) 100, sortant ainsi tous deux grands vainqueurs des urnes. Le parti de Nitti n'en obtient que 37 et Mussolini aucun. Le lendemain matin une bombe éclate à Milan au milieu d'un cortège socialiste et ne fait heureusement que neuf blessés. Aussitôt la police va perquisitionner au siège du parti fasciste ce qui lui permet de récupérer de nombreuses armes dont des grenades. Mussolini est alors arrêté puis relâché le soir même.

Le 1er décembre, lors de la séance d'ouverture de la nouvelle Chambre, les députés du PSI crient "Vivent les Soviets! Vive la République!" et quittent la salle. Ils n'ont pas été élus dans l'optique de prendre part à un autre gouvernement que le leur est refusent donc tout compromis. Aussi Nitti ne réussit-il à constituer un gouvernement d'alliance (fragile) qu'avec le PPI, le 21 décembre. L'année 1920 s'annonce difficile à vivre!