1922
Prise "légale" du pouvoir
A cours de l'année 1921, ce sont entre autres plus de 700 sièges du PSI qui ont été saccagés par les fascistes, pourtant, lorsque le 4 janvier 1922, à la conférence interalliés à Cannes, Mussolini rencontre LLoyd George (Premier ministre de la Grande-Bretagne) et Aristide Briand (Président du Conseil français pour 8 jours encore) tout le monde semble sympathiser avec le Duce.
Le 22 janvier de pape Benoît XV décède. Quelques jours plus tard il est remplacé par Pie XI, archevêque de Milan qui, en signe de bienveillance vis-à-vis du fascisme, avait béni les bannières des Chemises noires.
Pour que le PNF montre qu'il fait un pas significatif en direction des nationalistes et de la bourgeoisie, inquiétés un temps par l'imprécision de la doctrine fasciste, le 25 janvier Mussolini fait paraître la nouvelle revue "Gerarchia" (hiérarchie) à laquelle collabore le philosophe libéral Benedetto Croce. L'objet de cette publication est de montrer que le fascisme est inscrit de longue date dans l'histoire et plonge ses racines dans le passé national italien. Puis il crée la Confédération Nationale des Corporations Syndicales, organisation qui regroupe en son sein patrons et salariés de chaque corporation. Ce regroupement qui, par essence, condamne la lutte des classes, fait barrage au syndicalisme traditionnel rassurant les capitalistes mais pas certains parlementaires. Et le 2 février le gouvernement Bonomi est renversé pour ne pas avoir réussi à dissoudre les formations paramilitaires qui fleurissaient dans toute l'Italie, ainsi que pour avoir trempé dans un imbroglio financier. Giolliti, contré par le PPI, n'arrive pas à former un nouveau gouvernement mais un de ses proches, Luigi Facta, réussit péniblement à en constituer un avec les libéraux.
Une conférence internationale, réunie à Gènes à propos des "réparations" que l'Allemagne doit aux pays vainqueurs de la guerre, détend momentanément l'atmosphère en politique intérieure italienne. Mais, la conférence terminée, les socialistes organisent de nouveaux mouvements de grève qui donnent aux fascistes l'occasion de se manifester avec violence. Le 12 mai Balbo lance 40.000 Chemises noires sur Ferrara dans le but de faire obtenir du travail à quelques chômeurs et de libérer un fasciste emprisonné. Comme le préfet lui donne presque immédiatement satisfaction Balbo dirige alors ses hommes sur Rovigo puis le 30 mai sur Bologna. Là le préfet ne cède pas au chantage et Mussolini, en modérateur, ordonne et obtient le départ des fascistes.
Mais l'accalmie n'est que de courte durée et en juillet les "marches" recommencent. Les Chemises noires entrent dans Andria le 3, dans Viterbo le 12, dans Crémona le 13, dans Alatri le 14, dans Tolento, Novare et Ancona le 17, dans Magenta le 24, et enfin dans Ravenna, Rimini, Piave et Bielle le 26. Partout les sièges des partis de gauche et leurs journaux sont mis à sac et à Cremona Roberto Farinacci, le chef du fascio local, fait en même temps saccager les appartements de deux parlementaires, l'un du PSI (Gariboti) et l'autre du PPI (Miglioli).
Suite à cette montée de violence que le gouvernement ne semble plus pouvoir (ou pas vouloir) enrayer, le 19 juillet Facta est renversé. Certains socialistes sont alors reçus par le roi et lui proposent de soutenir un gouvernement réellement antifasciste. Mais ils ne sont pas suivis par la direction dure du PSI ce qui divise un peu plus la gauche italienne et, par contrecoup, renforce la puissance du parti de Mussolini.
Le 25 juillet, en pleine crise ministérielle, les syndicats non fascistes "Alliance du Travail" décident d'organiser une grève générale dans toute l'Italie, le premier août, afin de protester contre la violence fasciste. Mussolini décrète immédiatement la mobilisation générale des Chemises noires et lance un ultimatum: "Si dans les 48h après le début de la grève, le gouvernement n'a pas réussi à la faire cesser, les fascistes s'en chargeront eux-mêmes directement". Lorsque enfin Facta réussit à reconstituer un ministère, le premier août, il est donc immédiatement confronté au problème de cette grève "légaliste" que les Chemises noires ont promis de briser par la force.
Menaces et persuasions musclées de la part des fascistes envers les grévistes et fascistes non-grévistes qui maintiennent en activité les principaux services publics font que le 3 août "l'Alliance du Travail" prend acte de son échec et ordonne la fin de la grève. Profitant de ce recul Mussolini clame alors que son parti est à l'évidence la seule force capable de sauver l'Italie du "péril bolchevique" et les fascistes poursuivent leurs violences une semaine durant contre les sièges des organisations socialistes et contre les municipalités de différentes villes telles que Livourne, Gènes, Ancona et Milan où le siège du journal "Avanti" est une nouvelle fois incendié.
Les fascistes essaient aussi de s'emparer de Forli et de Parme mais là les milices ouvrières se défendent avec acharnement durant cinq jours et les Chemises noires après avoir eu 35 tués sont finalement obligées de quitter la région. Le 12 août Mussolini balance encore entre une prise de pouvoir "légale" et un coup d'Etat virtuellement commencé. A Rome le général Badoglio, rencontre Facta et lui propose de faire intervenir l'armée contre les fascistes et d'arrêter Mussolini. Facta hésite, Badoglio insiste en lui faisant remarquer que "même si une partie des officiers est favorable aux idées nationalistes de Mussolini l'armée est avant tout fidèle au roi et n'hésitera pas à marcher contre les fascistes s'ils tentent de renverser la royauté". Mais Facta, par peur de représailles, s'oppose à toute intervention militaire.
Les socialistes sont divisés, le gouvernement se reconnaît impuissant, l'opinion publique n'a pas réagi, enfin l'opposant d'Annunzio est momentanément mis sur la touche le 16 août au cours d'une réception pendant laquelle, nul ne sait pourquoi, il tombe d'une fenêtre et se blesse. Face à Mussolini, que reste-t-il?
Le 25 septembre à Milan, au cours d'une réunion du conseil national du parti fasciste, le Duce fait ainsi le point sur la situation: "Le fascisme gagne partout du terrain. Nos adversaires ne sont plus en état de s'opposer à nous. Les carabiniers sont très bien disposés à notre égard et l'armée sera d'une neutralité bienveillante. Facta ne fera pas tirer sur nous et les monarchistes sont rassurés par mes discours antisocialistes. Enfin les parlementaires n'ont plus qu'une idée en tête: être bien avec nous! Les points sombres qui demeurent sont la ville de Parma, le roi, d'Annunzio et l'indiscipline de certains fascistes. On pourra régler le sort de Parma assez facilement. Autour du roi il y a des éléments qui pourront agir sur lui en notre faveur et d'Annunzio, il est possible de le manœuvrer. Il faut donc continuer à soumettre l'opinion et le pouvoir à une douche écossaise de menaces et de démentis rassurants". Quant à l'indiscipline de certains fascistes, maintenant elle ne risque de devenir dangereuse qu'après la prise de pouvoir!
Mussolini rassure donc maintes fois les monarchistes en déclarant entre autres que "la couronne n'est pas un jeu, pourvu que la couronne ne veuille pas, elle, se mettre en jeu". Le ralliement d'une partie non négligeable de la noblesse (la reine mère affichait déjà sa sympathie pour le fascisme depuis longtemps) devient patent aux yeux du public lorsque le 28 septembre, à l'occasion d'une cérémonie à Merano, le duc d'Aoste, cousin du roi, passe en revue une formation de Chemises noires pendant que la musique militaire exécute l'hymne fasciste "Giovinezza".
Le 18 octobre Balbo, de Bono et de Vecchi se rencontrent à Bordighera pour mettre au point l'ultime action qui doit les conduire au pouvoir: La marche sur Rome. La reine mère, Marguerite de Savoie, veuve du roi Humberto I, les invite à dîner et leur souhaite le succès pour leurs projets relatif à la grandeur de la patrie. Le 23 octobre Mussolini rencontre à Rome l'ancien président du conseil, Salandra, et s'entretient avec lui de l'imminente démission de Facta, et du gouvernement suivant qui pourrait comporter quelques ministres fascistes. En fait, le 24 octobre, à Naples, au Congrès national du PNI, devant 40.000 Chemises noires, après avoir fait encore l'éloge de la monarchie et de l'armée Mussolini abat ses cartes: "Nous n'entendons pas vendre notre admirable droit d'aînesse idéal pour un misérable plat de lentilles ministériel. Le problème se présente et s'impose comme un problème de force. Nous voulons devenir l'Etat. Ou ils nous donnent le pouvoir ou nous le prenons en tombant sur Rome!" Puis il s'en retourne à Milan attendre la suite des événements.
Le 26 octobre les proches de Mussolini, Cesare maria de Vecchi et Costanzo Ciano, font savoir à Salandra que le Duce organise une action générale des Chemises Noires et que la "marche sur Rome" va commencer. Le 27 octobre 26.000 Chemises noires protégées et ravitaillées par l'armée se mettent en marche vers Rome. Les hommes sont répartis en trois colonnes: La première, commandée par Perrone Compagni et par le général Ceccherini, part de Civitavecchia; La deuxième, commandée par Ulisse Igliori et par le général Fara, part de Monterotondo; Et la troisième, commandée par Giuseppe Bottai, part de Tivoli. Le 28 à Rome Facta, qui dispose d'une garnison forte de 28.000 hommes, prévoit de résister et de faire arrêter les chefs fascistes. Mais devant le refus du roi il démissionne. Le souverain tente aussitôt de former un autre cabinet avec Salandra, n'y arrive pas, et se résout à accepter que Mussolini prenne la succession de Facta. Le 29 octobre au matin Mussolini, à Milan, est informé par de Vecchi de la décision royale. Il exige alors que la demande lui soit adressée officiellement par télégramme. Ce dernier lui parvient dans l'après-midi. Il est signé du général Cittadini et précise que Sa Magesté le roi lui demande de venir immédiatement à Rome pour lui confier la nouvelle formation d'un ministère.
Le 30 octobre le Duce arrive à Rome à 10h42. Une foule l'attend à sa descente du wagon-lit et l'acclame. Lorsqu'il se présente au château Quirinal, devant Victor-Emmanuel III, il a changé sa tenue bourgeoise de voyage et lui dit: "Je demande pardon à Votre Magesté si je suis contraint de me présenter encore en chemise noire, signe de la bataille malheureusement sanglante qu'il a fallu livrer. Je porte à Votre Magesté l'Italie de Vittorio-Veneto et je suis le fidèle serviteur de Votre Magesté". L'entretien dure 3/4 d'heure et, le soir à 19h, le gouvernement est déjà constitué: Mussolini cumule les fonctions de président du Conseil et de ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères. Les fascistes tiennent la Justice, les Finances, les Provinces libérées ainsi que neuf sous-secrétariats d'Etat. Les autres ministères importants (Marine, Instruction...) sont attribués à des militaires, des nationalistes, des populaires et des libéraux. Cette répartition modérée dans laquelle aucun des grands chefs fascistes (Balbo, Bianchi, Grandi et de Bono) ne reçoit de portefeuille permet de rassurer l'opinion publique et de rallier nombre de hauts fonctionnaires. Seul le comte Carlo Sforza, ex-ministre des Affaires étrangères, démissionne et s'exile.
Le 31 octobre au matin Mussolini calme ses Chemises Noires qui piétinent aux portes de Rome depuis 3 jours. Pour leur donner l'illusion qu'elles ont remporté une grande victoire il fait organiser une parade devant le palais royal et le soir même, alors que la foule crie "Viva l'Italia! Viva il Duce!", par trains spéciaux, il renvoie chaque "fascio" dans sa région d'origine.
Mussolini vient de recevoir "légalement" le pouvoir, il ne lui reste plus qu'à faire lentement glisser les institutions vers la dictature.