../s3_ae.gif 1940. Casemate de Tréchon (forêt de Mormal). Récit de Charles_Falesse. Document réalisé à partir essentiellement de textes de Charles_Falesse que nous a adressé M. Jacquy_Delaporte. E_R_Cima ©2016-2018.

1940. Casemate de Tréchon.
Combats du soldat Charles_Falesse

Avant-propos

Avant-propos

Il y a plusieurs mois, nous recevions le courriel ci-dessous dont nous remercions vivement l'auteur :

Bonjour Raymond,
Merci pour les publications et bravo à tous pour la sauvegarde de la mémoire collective.
J'essaie d'apporter ma contribution autant que je peux et je te fais parvenir un extrait de mon livre « La forêt de Mormal_, des arbres, des hommes, des légendes » [732 pages] sur l'histoire de la forêt de Mormal_ de la Gaule_ à nos jours.
J'ai trouvé aux archives de l'Office National des Forêts le témoignage d'un jeune soldat en 1940 [Charles_Falesse, 101ème Division d’Infanterie de Forteresse], affecté à une casemate de ce massif.
Je me fais un plaisir de te le communiquer in-extenso pour lui donner la suite que tu voudras.
Avec toute ma sympathie,
Jacquy_Delaporte

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Photo : Jacquy_Delaporte présentant son œuvre au salon du livre d'Étrœungt_



Introduction

Introduction

Le 10 mai 1940 l'Allemagne déclenche une offensive générale contre les Pays_Bas, le Luxembourg_ et la Belgique_.

Depuis le début de l’année, les soldats qui sont dans les casemates de la forêt de Mormal_ rentrent chez eux le soir, ce qui laisse à penser que la guerre n’est pas pour demain. Mais en ce 10 mai, vendredi de Pentecôte, fête tant attendue des petits et des grands, beaucoup de paroisses préparent les communions solennelles. Hélas, aujourd’hui, les églises entendent d’autres prières et la fête préparée dans la tradition ne sera pas de mise. Dès 9 heures le matin, Avesnes_, Aulnoye_, Fourmies_ et Maubeuge_ sont bombardées par la Luftwaffe.


Charles Falesse, un jeune garçon d’Anor_, âgé seulement de 19 ans, engagé volontaire de la 101ème Division d’Infanterie de Forteresse nous a laissé quelques notes sur les premiers jours de guerre. En permission de dix jours depuis le 1er mai 1940, il travaille à l’usine pour gagner quelques sous qu’il pourra dépenser au foyer de son cantonnement. Il raconte :


Récit
10 mai 1940

Récit de Charles_Falesse

10 mai 1940

Le 10 mai 1940, alors que je me rends au travail, Maxime_, le coiffeur, m’interpelle de son salon :
- Tu sais que l’Allemagne_ depuis 4 heures et demie attaque le Luxembourg_, la Belgique_ et la Hollande_ ?
- Non, première nouvelle.


J’échange quelques mots et rencontre mon patron qui, comme moi, met le nez en l’air pour voir arriver des bombardiers Heinkel_111. Je lui fais part de mon désir de rentrer et il approuve.

En fin d’après-midi des avions bombardent les « Six_Ponts », près de Fourmies_, manquent leur objectif mais détruisent l’usine Motte_ et Porisse_.

Des voitures bourrées de personnes et d’objets de toutes sortes arrivent de Belgique_, c’est l’exode.


12 mai 1940

12 mai 1940

Le 12 je quitte Anor_ et prends le train pour Aulnoye_, un avion de chasse français vient de s’abattre le long de la voie à hauteur d’Avesnes_. J’arrive à Berlaimont_ et retrouve mon unité à la_Chaiserie.


13 mai 1940

13 mai 1940

En début d’après-midi, une voiture m’emmène avec le copain Delecole_ jusqu'à la casemate d’Hurtebise_.

De là nous prenons le chemin de la forêt de Mormal_ avec armes et bagages. Dernier arrêt à « l'auberge du coucou », carrefour où les artilleurs nous encouragent, la nuit tombe, nous campons à même la forêt pour repartir péniblement au petit jour.


14 mai 1940

14 mai 1940

Une casemate en pleine forêt est en vue, Delecole_ se tourne vers moi : « Ichi ch’est Clare_, ch’est pour mi, ti té va al suivante, ch’est l’Tréchon_. »

800 m plus loin, je rejoins 14 copains d’aventure auxquels viendront s’ajouter 2 autres militaires, soit un effectif de 17, composé d’un lieutenant, 2 sergents-chefs de réserve, 10 hommes de troupe de 19 à 43 ans et 4 hommes du Génie_ dont un caporal-chef et un caporal, chargés du fonctionnement et de l’entretien de la casemate, notamment du groupe électrogène qui fournit l’électricité pour la lumière et les ventilateurs.

Outre les armes individuelles pour lesquelles nous ne possédons pratiquement pas de munitions, ma casemate, qui est double, est équipée de :
-2 canons antichars de 47mm,
-2 jumelages de mitrailleuses 7,5mm Reibel_, limitées à 150 coups/minute et à 1.000m de portée,
-7 fusils mitrailleurs 24/29,
-2 mortiers de 50mm,
avec une quantité appréciable de munitions pour ces armes, 600 obus, 40.000 cartouches et des grenades défensives.

De ma casemate du Tréchon_, une chambre de tir prend en enfilade le fossé vers celle de Clare_ et l’autre vers la route Bavay_ / Englefontaine.

« Demain matin patrouille, ensuite tu feras le cuistot et ton poste de combat sera dans la cloche de tir et d’observation côté Clare_ ».


Sur la Ligne Maginot_ Charles_Falesse n'est certes pas affecté dans une casemate de la position de résistance ; il est cependant curieux de constater qu'au cours de la « fatidique » journée du 10 mai 1940 il n'ait pas été alerté par sa hiérarchie pour rejoindre immédiatement son poste !

Comme bien d'autres, il ne rejoindra son poste que quatre jours plus tard.
Les allemands avaient alors eu le temps de parcourir pas mal de chemin !


15 mai 1940

15 mai 1940

Et le 15 je prends un fusil-mitrailleur, deux chargeurs de cinquante cartouches pour partir avec deux hommes et un sergent-chef, vers le sud, sur la nationale 32 qui traverse la forêt, en même temps qu’un flot de réfugiés.

Nous nous arrêtons dans un café pour prendre une bière et entendre à la radio « En Belgique_, les combats acharnés continuent et l’ennemi a traversé la Meuse_ du côté de Sedan_... »

L’inquiétude se lit sur les visages, nous repartons pour constater que des véhicules militaires ont rejoint les réfugiés civils. Je questionne un soldat :
« Comment se fait-il que vous filiez vers le sud ? Que veut dire cette tactique ? »
« On vient de déguster sérieusement en Belgique_, on nous a tirés dessus ! »

Les avions continuent leur ronde et nous rentrons à la casemate où nous n’avons pas d’information, eh oui, pas de radio, pas de téléphone.

La nuit, il me semble reconnaître des lueurs d’incendies du côté de Maubeuge_.


16 mai 1940

16 mai 1940

Avec le brouillard matinal, le lever est plutôt frais.

L’activité aérienne s’intensifie, les combats semblent se rapprocher, la colonne de réfugiés grossit sans cesse, j’observe ce fleuve humain à la jumelle. La nuit est confuse, illuminée d’incendies, de fusées, de projectiles traçants et pourtant nous ne pouvons pas croire que l’ennemi est près de nous.


17 mai 1940

17 mai 1940

A l’aube du 17, le brouillard, bien que plus léger, reste un handicap pour l’observation.

Nous partons en patrouille sur la route qui mène à Bavay_ et au café du Cheval_Blanc [près de la casemate CORF du Cheval_Blanc] dont les tenanciers sont partis, nous trouvons trois soldats qui se changent en civil. Leur unité, le 129ème Régiment d’Infanterie, s’est complètement dispersée en Belgique_ et les Allemands sont plus proches que nous le pensons nous confient-ils et ils ne tiennent nullement à être faits prisonniers de guerre.

Le lieutenant nous ordonne d’être sur nos gardes et fait charger les mitrailleuses. Nous sentons le danger arriver.

Dans l’après-midi des hommes d’un Groupe de Reconnaissance de Division d’Infanterie nous rejoignent à travers la forêt, à pied, ils ont dû abandonner tout leur matériel. Un veau arrive, un soldat l’abat d’une balle dans la tête et Péronne_, boucher dans le civil, lui décolle la peau avec une pompe à vélo avant de le débiter. Nous montons une D.C.A de fortune sur le toit de la casemate avec des tôles et un fusil mitrailleur.

En fin d’après-midi j’assiste à un combat aérien, un avion tombe, pas le temps de le reconnaître.

Dans la soirée les évènements se précipitent, d’autres hommes nous rejoignent dont ceux du Génie qui arrivent de Berlaimont_, aux mains des Allemands, incroyable.

La nuit arrive et nous reprenons nos postes.


18 mai 1940

18 mai 1940

Dès l’aube, je fais « le jus », avec ce qu’il me reste. Tu n’as qu’à faire « arbouillir » les marcs, lance le sergent-chef.

Le soleil se lève à peine, tous les hommes, blessés ou non qui ont fait une halte pour la nuit dans notre position, continuent leur route vers Le_Quesnoy semble-t-il.
Un tirailleur marocain vient vers nous, une balle lui a traversé la main, l’un d’entre nous lui arme son mousqueton et il repart... à l’aventure.

D’autres unités de tirailleurs de la 5ème DINA nous rejoignent. Leurs officiers se concertent avec le nôtre. Ils partent en patrouille dans la forêt. J’entends des détonations, sans pouvoir les situer.

En fin de matinée, tout le monde se regroupe, ils n’ont rien vu mais le bilan est de un mort et trois blessés.

Je reprends mon poste dans la cloche, aux aguets plus que jamais, il va falloir se défendre.

Deux jeunes officiers tirailleurs se promènent près du fossé antichar. De nouvelles détonations les obligent à se jeter à terre. J’envoie sur le champ deux coups de feu dans les arbres, rien de plus dissuasif, nos deux hommes se relèvent et continuent leur chemin comme si de rien n’était.

En début d’après-midi, nous nous retrouvons seuls et le chef me fait remplacer à mon poste de tir et m’invite à exercer mes talents de cuistot dans la baraque à quelques dizaines de mètres de là.

Je confectionne une purée de pommes de terre que je recouvrirai, le moment venu, de tranches de veau, celui qui a été dépecé hier.

Tout est calme, les hommes vont et viennent au soleil.

Alors que je mets le tout dans une grande casserole, quatre détonations lointaines et sourdes retentissent, suivies de sifflements caractéristiques. Vite ! Dehors [de la baraque] et à plat ventre. Des obus de 150 mm explosent dans le secteur, pas de gymnastique vers la casemate ! Tout le monde est à l’abri, les bombardements continuent, des obus tombent sur le toit de la casemate, on dirait qu’un géant frappe avec une masse.

Le chef, au mépris du danger, court, au trot, récupérer la casserole. Le calme revient.

En fin d’après-midi, j’observe, les yeux rivés sur la paire de jumelles, le fossé côté Clare_. Je ne rêve pas, quelque chose, non, quelqu’un traverse hâtivement, mais avec précaution, le fossé. C’est mon premier Allemand que je reconnais à son casque, portant un grand ciré verdâtre couvrant presque ses bottes.

Je n’ai plus de munitions sous la main, tantôt, j’ai tiré sur ordre, ma dernière cartouche, sur un chien policier, agent de liaison paraît-il. Je pense l’avoir raté. J’alerte le sergent qui se trouve plus bas dans la chambre de tir et lui précise qu’un deuxième individu arrive, une rafale l’accompagne dans son passage. L’ennemi se méfie, plus personne ne bouge.

Mais le soir venu et toute la nuit, la forêt retentit du bruit des armes automatiques. Les Allemands ont sans doute fort à faire avec le 6ème Régiment de Tirailleurs Marocains, le 1/72ème Régiment d’Infanterie venu en renfort et le 2/72ème qui est à Gommegnies_, sans oublier le 8ème Cuirassier. La Forêt de Mormal_ est en feu. Dans notre espèce de caverne, c’est l’angoisse. Que sera la journée de demain ?

Mais, ce 18 mai, où sont donc précisément les Allemands ?

+/- Clic ICI pour constater qu'à l'Est, le Secteur Défensif des Ardennes est totalement entre leurs mains et qu'ils encerclent quasiment la 101e_DIF !


19 mai 1940

19 mai 1940

Au réveil, quel jour sommes-nous ? Ah oui, le 19 mai. La matinée s’écoule dans l’incertitude, dans l’attente, nous sommes tous crispés. On sent la présence de l’ennemi. Un coup de feu, une rafale, tant redoutés, peuvent partir à tout moment.

Un Potez_63, bimoteur français d’observation et de reconnaissance, très prisé en ce début des hostilités, mais que la D.C.A française pouvait confondre avec le Messerschmitt_ Me_110, passe à ras des arbres.

Au même moment, nous apprenons qu’un char français serait stationné au Carrefour du Cheval_Blanc. Le sergent-chef et trois hommes partent se rendre compte, le carrefour est à 800 m. Arrivés sur place, un char est bien là, mais vide, « misérable débris de la débandade ».

Nos hommes se concertent dans la salle du café, un bruit de moteur, de plus en plus fort. La porte du café est grande ouverte, un motocycliste allemand passe et les regarde. Le chef tire une table à l’entrée de la porte, pose dessus la béquille du fusil-mitrailleur, un genou en terre et envoie une rafale à un deuxième motocycliste qui s’effondre dans le fossé.


Le chef qui a bloqué la colonne motorisée allemande, ce 19 mai, est un réserviste, exploitant agricole du village de Colleret_, près de Jeumont_. Il sera, pour ce fait, décoré de la croix de guerre avec palme et de la médaille militaire. Il est décédé le 9 avril 1982. (Jacquy DELAPORTE)


Un chargeur complet est vidé sur le véhicule tout terrain qui suit dans la foulée. Les fantassins sautent du camion qui est bloqué pour fuir dans la forêt mais le chef a sorti son révolver et vide son barillet sur un ennemi surpris.

La colonne motorisée allemande est bloquée pour un instant. Temps suffisamment long pour permettre au quatuor de sortir par l’arrière du café et de se faufiler jusqu'à la casemate du Cheval_Blanc, à quelques centaines de mètres.

Il faut penser au retour et gagner la grand-route où tout est calme, du moins en apparence. Le chef bondit et traverse, toujours rien. Jean_ fait de même, juste le temps d’éviter une giclée de balles qui balaie la route derrière lui. Les deux autres préfèrent regagner la casemate qu’ils viennent de quitter.

Le temps s’écoule, l’attente est longue, 1 heure, 2 heures ? Je sors du blockhaus et j’observe aux jumelles, la lisière de la forêt.

Deux hommes qui se font tout petits, viennent vers nous, aucun doute, le sergent-chef armé d’un fusil-mitrailleur et Jean_. « Tu as envie de te faire descendre, les Fritz sont partout, on vient de se les coltiner ». Nous filons tous les trois dans la casemate et chacun reprend son poste de combat.

Le chef envoie quelques obus sur les véhicules qui se pointent. On prépare les mortiers de 50, un dans ma cloche et l’autre côté route. On prépare les projectiles, travail dangereux car la percussion est très sensible et des grenades défensives sont glissées dans les goulottes. Chacun attend le combat qui ne saurait tarder.

Dans la nuit, on nous ramène deux soldats laissés pour compte après l’accrochage de la journée.

La nuit est assez claire quand j’aperçois une ombre qui longe le fossé antichar et se dirige vers nous. J’alerte le service en bas, je distingue la silhouette de l’individu qui s’avance vers le bloc puis quitte mon champ visuel. Le bruit des sommations résonne dans la nuit, j’entends les gars qui s’énervent au guichet de la porte d’entrée, une rafale est tirée en l’air, l’homme insiste, une seconde rafale le terrasse...


20 mai 1940

20 mai 1940

Le jour se lève, une corvée de volontaires part en reconnaissance, l’homme est mort, touché à l’estomac, un civil sans papier, il tient dans la main crispée une paire de lunettes. Dans ses poches, un peu de monnaie belge et française, une blague de tabac et un briquet. La patrouille l’enterre et revient.

L’activité sur la route reprend, nos tirs au mortier et au canon antichar aussi mais, prenant conscience que nos projectiles pouvaient tuer des civils, nous cessons le feu.

Nous continuons de vivre dans l’incertitude et n’avons aucune notion de la situation.


21 mai 1940

21 mai 1940

Le lendemain 21 mai, je dois céder mon mortier à la cloche voisine, le sien a le percuteur endommagé.

Pour toute défense, il ne me reste qu’un FM pour tirer vers l’avant, les deux autres créneaux sont obturés par des épiscopes amovibles, afin observer tous azimuts.

Le jour est déjà levé quand je vois, à l’aide du périscope télescopique, dans le champ de fil de fer barbelé à l’arrière de notre bloc, une paire de cisaille « à l’ouvrage » ; cet outil est évidemment manœuvré par deux bras qui encadrent un casque très caractéristique qui ne trompe pas.

Alerte ! C’est le commencement du combat final. L’ennemi installe son matériel de combat aux positions les plus avantageuses pour nous éliminer.

Nous ouvrons le feu, l’adversaire répond aussitôt, la bataille s’engage, de plus en plus violente.

Les projectiles ennemis percutent les parties les plus sensibles de la casemate : les créneaux, les orifices de ventilation et les appareils d’observation. Le feu crache de partout.

Je m’assure un objectif vers l’avant, les douilles dégringolent dans la goulotte. Douvrin_, le tireur du FM du bas de la cloche, doit aussi, lorsque je tire, tourner la manivelle du ventilateur manuel.
Il doit et tirer et se retourner pour aider à chasser les gaz des douilles que percute mon arme.
Par contre, lui n’a pas de goulotte d’évacuation des douilles tirées, elles tombent sur le sol et nous respirons les gaz brûlés.

L’atmosphère devient irrespirable et je vois des Allemands qui installent une mitrailleuse MG_34 près de la baraque-cuisine. C’est pour moi !

La première rafale crépite sur l’acier, la peinture intérieure tombe en poussière ! C’est alors que je regrette de n’avoir plus de mortier. Je ne peux rien faire ! L’ennemi continue son tir et met mon périscope hors d’état.


Devenu observateur aveugle, je descends aux ordres et dois mettre mon masque, c’est le brouillard. Mon collègue de l’autre cloche est dans le même cas. Le chef nous sert un quart d’alcool et nous retournons à nos postes plutôt précaires.

Les pionniers ennemis se sont infiltrés sur notre casemate et ont pendu une de nos tôles de D.C.A avec des fils de fer, dans l’axe des mitrailleuses.

Tout à coup, une détonation violente nous secoue tous, un obus de rupture a frappé et traversé la porte, balayant le couloir. J’entends crier, le chef est grièvement blessé ainsi que le lieutenant, les Allemands continuent de tirer, le Caporal-Chef Perin_ est tué net.

La situation est grave, le brouillard est encore plus épais. Le combat se calme. Un camarade avance vers le couloir mais ne revient pas.

J’avance à mon tour dans l’opacité du brouillard pour distinguer brusquement une silhouette avec un masque différent du nôtre, le casque aussi est différent. Deux révolvers sont braqués sur moi et l’un d’eux m’invite à me diriger vers la porte. Je ne peux qu’obéir, la porte est ouverte, la passerelle tordue, je sors les bras levés, ébloui par le soleil.

A ma gauche, un soldat allemand braque sur moi un pistolet mitrailleur. J’avance de quelques mètres, jusqu’à un groupe d’Allemands en demi-cercle, appuyés sur leur arme. J’enlève mon casque.

Un Allemand s’avance et délicatement s’approprie mes jumelles, un autre prend mon béret de forteresse prisonnier dans mon ceinturon et décroche l’insigne « on ne passe pas », qu’il glisse dans la poche de sa tunique en riant ; puis, comme pris de scrupule, il sort une boite de cigarettes, m’en tend une et me l’allume, après m’avoir rendu mon béret que je coiffe.

Tous les autres camarades sont alors éjectés de la casemate.

Les Allemands s’affairent. L’un des leurs avec un brassard de la Croix_Rouge est penché sur le lieutenant allongé sur une civière ; le sergent-chef souffre énormément. Un conducteur de side-car fait le plein avec notre carburant. Avec un copain, je suis chargé de sortir Perin_ pour le mettre en terre.

Je demande des nouvelles des opérations militaires à un de nos gardiens. Il se fait un plaisir de m’informer que la veille au soir, vers 20 heures, des hommes du bataillon d’infanterie portée du Lieutenant-Colonel Spitta_ de la 2ème Panzer_Division, continuant au-delà d’Abbeville_, ont atteint la mer aux environs de Noyelles_. La mer ? La mer ? Je communique l’information aux camarades qui, comme moi, sentent leurs derniers espoirs s’envoler.

Après nous avoir distribué des biscuits de guerre du lot qu’ils viennent de récupérer dans la casemate, les Allemands nous rassemblent en deux groupes, l’un porte le lieutenant sur une civière, l’autre le sergent-chef à l’aide de la capote du soldat Manet_ qui va regretter amèrement de ne pouvoir en profiter tout au long du périple qui l’attend.

Encadrée de soldats, l’arme à la bretelle, la colonne s’ébranle et quitte le lieu du combat. Le chef demande à boire mais un gardien m’explique que ce sera fait au poste de secours. Je lui demande l’heure, il tire une grosse montre de son gousset et me dit « onze heures et demie » ; devant mon air surpris, il me rappelle que l’heure de Berlin_ est en avance d’une heure sur celle de Paris_.

Nous arrivons au carrefour du Cheval Blanc où nos blessés sont conduits dans une maison. Un homme nu-tête, vêtu d’une blouse blanche et chaussé de hautes bottes noires, sans doute le médecin militaire allemand, nous indique l’endroit où déposer nos armes et nous congédie aussitôt.

Nous rejoignons nos camarades d’infortune quand un soldat arrive pistolet au poing et demande deux hommes pour la corvée d’eau ; j’en suis, nous allons à la pompe remplir une bassine d’eau qui va servir à désaltérer les prisonniers qui en ont bien besoin.

La colonne se reforme et nous quittons ce coin de la forêt de Mormal_ pour arriver à Englefontaine_ et faire une halte.

Ordre est donné de nous aligner le long d’un grand mur, à l’entrée d’un carrefour à gauche. C’est à cet endroit que nous passons notre première nuit de captivité. Nous sommes las, harassés, meurtris, moralement anéantis. Couché sur le sol, le long de ce mur, la nuit tombée, je ressasse les évènements de cette terrible journée qui vient de s’achever.

Sans arrêt passent devant nous les éléments non motorisés des divisions d’infanterie allemande. Courant presque avec les chevaux, défilent les canons, caissons, véhicules de combat, voitures transportant munitions, matériel, approvisionnement de toutes sortes.

Des fantassins avancent parallèlement à ce bruyant défilé. Parfois des balles traçantes marquent le ciel et il m’arrive d’entendre les détonations des tirs de D.C.A. Certains camarades, malgré le vacarme, brisés de fatigue, le ventre creux, dorment déjà. D’autres, accablés, restent silencieux.


Fin du récit de Charles_Falesse, donnant un goût amer à ce début de la « bataille de France_ ». On ne peut que remercier vivement Delaporte_Jacquy de nous l'avoir fait parvenir avec autorisation de le publier !


Remarques de R_Cima

Remarques de R_Cima

À part les scènes de violence inhérentes à toute guerre, ce récit très intéressant laisse une impression de surréalisme. Les acteurs de cette tragédie, les hommes de la casemate de Tréchon_, semblent avoir un comportement ultra-fataliste. Personne ne se plaint ou paraît étonné par la situation qu'il vit. On les a mis là pour effectuer un « travail » ; ils le font, sans se poser de questions !

Communiquer ?

On peut tout particulièrement constater qu'après le 14 mai, la casemate est, semble-t-il, totalement opérationnelle ; tout y est présent pour faire face à l'ennemi : équipage, vivres, armes et munitions, matériel de Génie... Les états-majors ont tout prévu et tout fait agencer, même pour cette casemate légèrement en retrait par rapport à la position de résistance. Tout ? Ne manquerait-il pas un élément indispensable à la coordination d'un ensemble d'unités combattant dans de bonnes conditions ? Malheureusement oui ! En effet, les moyens de communication sont inexistants ! L'ennemi est-il proche, éloigné, nombreux, à droite, à gauche... quels nouveaux ordres doit-on suivre ?

Ce problème des canaux ultra-réduits de la communication sont un handicap ayant fait défaut à une grande partie des armées françaises de l'époque. Et ce sujet, je l'ai déjà évoqué à plusieurs reprises, tout particulièrement sur les théâtres d'opérations du Nord et du Nord-Est.


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Compléments...

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Commentaires d'Internautes

Commentaires d'Internautes


Bravo pour tout ce que vous faites – j’imagine le travail que cela demande !
Très amicalement
Pascal B.


Bonsoir Raymond.
Merci de ce petit récit, d'un de nos trop nombreux illustres inconnus, originaire d'un village a quelques kilomètres de chez moi. Et oui ! « un gas d'min coin ! ».
Bonne soirée
Claude


Merci Raymond,
ça tourne très fort en ce moment au Schoenenbourg.
Bravo pour tout ce que tu fais.
Amicalement
Marc H



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