Casemate n°6
SF de l'Escaut
(par Lenne Xavier)
Sommaire du dossier

Rapport du lieutenant Batigny Gaston détaché à la casemate n°6, dite casemate de la Dreve Saint Antoine

Du 10 au 19 mai 1940 

L’ordre d’alerte nous étant parvenu, les soldats abandonnèrent leurs entraînements et regagnèrent la casemate qui est organisée immédiatement sur le pied de guerre à trois tours. Les cuisiniers demeureront quelques jours encore à l’emplacement de la cuisine à l’intersection des routes d’Odomez à Saint Amand et de Bruile Saint Amand à la drève St Antoine.Un poste de circulation fonctionne au même emplacement sous mes ordres avec un F.M en D.C.A.

A la casemate on procède à la mise en place, dégraissage … etc. de tout le matériel, un F.M en D.C.A fonctionne. Les convoies de Belges défilent sans interruption sur la route survolée assez souvent par des appareils ennemis. Nous sommes mitraillés à plusieurs reprises sans accidents.

Presque tous les soirs, à 18 h, nous recevons un chapelet de bombes et parmi une bombe de gros calibres. Ces bombes tombent dans les environs immédiats de la casemates et sans dommages. Les hommes sont néanmoins surpris de ces attaques sans contreparties.

Des troupes occupent les intervalles entre les casemates, mais je dois me déplacer fréquemment en compagnies du soldat Vanwassenliore Raymond, volontaire permanent pour ces sorties, afin d’aller prendre contact avec les officiers commandant les troupes d’intervalles, car ceux ci s’obstinent :

Au cours de ces reconnaissances poursuivies parfois vers la ligne intermédiaire en vue d’obtenir les renseignements qui me font défauts, nous passons dans des zones dangereuses, mais sans encombres, sauf une chute que je fais dans des barbelés, me blessant assez profondément à l’avant bras droit, seul les chairs sont déchirées, c’est donc sans importance.

Nous devons aller chercher un ravitaillement réduit à la casemate du Lièvre, à 1h20 de nous. Du début à la fin, ce service sera assuré par des volontaires que je me plais à citer, car ils furent en toutes circonstances au-dessus de tout éloge ; le sergent Lucien Debail et les secondes classe Paul Dupuis et Jules Bribaut.

Vers le 17 mai, en vue d’une contre attaque du " groupement Bouillet " sur Avesnes sur Helpes, partent 4 2eme classe : les soldats Albert Menu, André Dumont, Joseph Chanpy et Jean Arcus, les 4 hommes partent avec 3 F.M et 16 boites chargeurs pleines par F.M. Ces armes me feront le plus grand défaut par la suite, car ces 4 hommes ne rentreront à la casemate sur l’état nominatif, je les porte comme disparus.

Durant cette période, mon effort se surtout remettre les hommes en possession de leurs moyens, car beaucoup ne mangent plus. Ils sont affolés par le bruit des éclatements et sous le coups d’une dépression nerveuse. Ils tressaillent à chaque éclatement, qui se ressentent d’ailleurs fortement dans la casemate et empêchent à peu près tout sommeil. J’ai beaucoup de mal à les persuader de la solidité de la casemate, ils persistent à voir des fissures partout, alors qu’un nombre infime de coups atteint l’ouvrage. A vrai dire, les journées et les nuits sont longues, on attend dans une sorte de fièvre, car nous recevons des coups sans pouvoir les rendre, ce qui exaspère évidemment.

D’autre part, les hommes n’ignorent pas qu’il nous est impossible de nous servir de l’arme mixte sous cloche(jumelage rebel et canon de 25 court, posé courant mars, avril 1940), qui nous n’avons aucune munitions pour le mortier de 40(malgré mes multiples réclamations) et qui nos moyens d’observations sont limités au périscope de cloche, les épiscopes n’ayant jamais été remplacés par des diascopes plusieurs fois annoncée.

Enfin les hommes se sentent isolés, car ils ne perdent aucunes des fautes des troupes d’intervalle et finissent par les considérés comme inutiles, ils n’ont aucunes confiance en elles. On ne voit aucun avion allié et sauf un groupe de mortiers, on n’entend aucun coups de départ d’artillerie amie. Enfin il y a la frousse de la 5e colonne qui ne passe pas. Notons que le stator d’un diesel a été enlevé et que de ce fait, j’ai un moteur inutilisable. Le courant est dur à remonter, mais j’y arrive et l’atmosphère est un peu détendue et confiante vers le 18 mai.

Du 19 au 23 mai 1940

Le 19 mai, j’observe des éclatements beaucoup plus fréquents, les obus passent en générale au-dessus de nous et éclatent à 100, 150 mètres de sous bois. Quelques coups courts tombent aux alentours de la casemates, mais sans dommage. Quelques arbres commencent à être décapités et l’on voit au loin les toitures voler en éclats. La zone devient de plus en plus dangereuse, nous subissons des bombardements incessants tant par l’artillerie que par aviation et minimes. L’avion de reconnaissance allumant et survolant en quasis permanences ; nos sorties à l’extérieur sont immédiatement signalées et tous les parcours sont arrosés de projectiles.

Les ravitailleurs partent chaques matins sans défaillances. Les troupes d’intervalles s’obstinant à ce placer devant le fossé antichars, je dois sortir à plusieurs reprises durant les journées 19, 20, 21 mai. Ma dernière sortie eut lieu le 22 mai et sera fatale au soldat Vanwassenliore qui m’accompagne toujours comme volontaire. Ce 22 mai, la journée débute par un violent bombardement, puis le calme se rétablit, les éclatements sont plus lointains, les ravitailleurs partent comme à l’ordinaire. Leur sortie est saluée à quelques minutes d’intervalles par une pluie de mitraille, je note également et pour la première fois l’éclatement d’obus fusants.

La présence de l’ennemi se fait sentir plus durement, mais aucun renseignement ne peut être obtenu par téléphone monté sur câble aérien léger qui fonctionne par intermittence. Le lieutenant Gallion semble peu au courant de ce qui se passe dans notre coin, de plus, son P.C a été déplacé à l’Etoile de Cernay, mais son emplacement non reconnu par mes hommes, j’évite à tous prix d’envoyer des coureurs, car mon effectif est loin d’être complet, nous sommes maintenant 24 sur un effectif prévu de 40 et j’ai peur de nouvelles pertes.

Les renseignements que je possède proviennent d’une part :

L’après midi, vers 15 heures, je pars avec le soldat Vanwassenliore en direction de la maison forestière d’Odomez. L’aller et le retour s’effectuent de façon relativement paisible et lorsque je rejoins la casemate, quelques hommes prennent l’air tous contre la porte. Nous nous arrêtons Vanwassenliore et moi, lui parle à ses camarades tandis que je me dirige vers les créneaux de la chambre de tir-est, afin de me rendre compte si des dégâts n’ont pas été causés aux cadres extérieurs. J’avais a peine fait quelques pas qu’une explosion formidable retentit, je me sens soulevé de terre, je fais une pirouette en l’air retombe couché sur le coté. il me semble avoir été touché au coin de l’épaule, je vois tout noir et ai peine à respirer, j’ai absorbé du CO2. Je sens tomber sur moi une pluie de poussière ainsi que des mottes de terre. Je réagis d’un bloc et sans savoir, je me retrouve dans la casemate. Je vois immédiatement plusieurs hommes qui saignent. Il y a le soldat Ohiers qui a une plaie au front, le soldat Desmaret, une estafilade à la cuisse, le sergent Debail s’apercevant que Vanwassenliore est resté dehors va le chercher. Il est sans connaissance. Personnellement, je récupère, mon angoisse au cœur disparaît, j’ai un magnifique bleu à l’épaule, en bref rien d’important. Le soir je m’apercevrai avoir deux coupures assez profondes à l’avant bras droit et je retrouverai un petit éclat dans ma manche.

Le soldat Vanwassenliore est immédiatement soigné, il porte une énorme plaie le long de la colonne vertébrale, deux plaies au ventre, il a un bras presque sectionné. L’obus ou la bombe a éclaté à 3m 20 de lui ! Il reprend connaissance et me demande " vous irez voir ma femme, me dit-il, tenez jusqu’au bout, jusqu’au bout ! ".

Des brancardiers du P.S.B de St Amand les Eaux viennent le chercher vers 18h00. J’ai su il y a quelques mois par sa femme qu’il était mort fin mai à Mouchin.

Excellent soldat, il a donné de sont vivant exemple de courage et de mépris du danger. J’avertis le Lt Gallion par téléphone ; le soir, celui ci sera définitivement coupé !

Nous restons à 23 avec deux blessés légers, sans me compter.

J’ai pu interroger les brancardiers, ils me disent que les Allemands sont à l’Escaut et que des éléments avancés l’on franchi. Je n’en parle pas à mes hommes, ils sont trop nerveux et désemparés. Les bombardements les bombardements se font de jour en jour plus précis, les coups de départ des Allemands s’entendent très bien, ils avancent. Je sens cela très nettement le samedi et donne des ordres pour que la garde de nuit soit vigilante. Ma casemate, en effet, est dans un bas fond et la drève St Antoine est un chemin secondaire extrêmement bien défilé pour quiconque voudrait ne pas passer par la route nationale. Il y a donc des chances pour qu’une attaque se déclenche sur moi à bref délai.

26 Mai 

Dés le matin, à 4h30, je suis réveillé par un bombardement formidable qui s’abat sur nous et sur la lisière de la foret. Rien ne répond et j’ignore que je ne suis plus appuyé dans les intervalles. Cela dure 1h30 environ, puis calme et nouveau bombardement ; Au loin on entend cracher des armes automatiques, mais impossible de déceler leur présence. Le casse croûte du matin nous réunit tous sauf le guetteur, j’en profite pour exposer aux hommes notre situation et comment je vois se déclencher une attaque ennemie.

Je les réconforte du mieux que je peux et chacun paraît dispos à faire son devoir …

Vers 10h30 du matin, un coup sec qui se répercute partout provient de la cloche de guet. J’interroge le guetteur qui ne me répond pas, assourdi sans doute. Pendant ce temps, retentissent un second, un troisième … un dixième coup. Le guetteur récupère, je lui donne ordre d’essayer de déceler l’origine des coups. La tache se révèle assez ardue, car chaque fois que nous élevons le périscope, les coups redoublent et d’autre part, je tiens à le conserver, car c’est mon seul moyen d’observation vers l’avant. La cloche résiste bien et après un moment d’angoisse, les hommes reprennent confiance. Vers 10h55, le tir assez pressé semble s’effacer, le guetteur me signale des éclairs qui semblent correspondre aux coups reçus, les indications portées sur la carte donnent une distance de 1200 à 1300 mètres, un coup frappe encore, suivi d’un heurt violent à l’intérieur de la cloche. Chacun a entendu ce bruit

Singulier, un grand silence se fait, rompu par de nouveaux coups qui seront les derniers. Je me précipite dans la cage de montée, le 2eme classe Louis Grard ne répond pas, la trappe est d’ordinaire assez lourde, je demande à un soldat de la soulever, c’est chose impossible, grard doit être tombé dessus. Nous pensons que la cloche a cédé. Je fais descendre le plancher mobile, Grard est étendu en arc de cercle, du sang coule de sa bouche, il est mort, complètement fracassé, bras jambe, colonne vertébrale, menton. A son coté gît la couronne intérieure de fixation du châssis d’un diascope qui à cédé : cette pièce porte une faille, c’est un vice de fabrication. Le F.M de cloche qui était fixé dans l’ouverture de ce diascope est rendu inutilisable, je n’ai plus de F.M. La cloche est intacte, par contre le périscope est faussé. Je suspends momentanément le service de guet et le remplace par une surveillance aux lunettes de pointage. Pour le soir et la nuit, j’ai l’intention de faire effectuer le guet dans la cloche de l’arme mixte qui possède aussi un périscope, mais la position est des plus inconfortable avec l’arme mixte qui ne peut être mis en place et le champ d’observation est limité ! Les guetteurs aux lunettes me signalent le repli de groupes armés, des blessés évacués vers l’arrière, des chenillettes qui viennent de l’avant. La situation me semble sérieuse, je donne des ordres sévères pour le quart aux lunettes, l’armement est à nouveau vérifié ! La dernière toilette de Grard est achevée, nous l’enterrerons dans la nuit.

A partir de 13h le bombardement cesse.. . à 14h30 environ, nous ouvrons le feu sur des groupes d’infiltration constitués en moyenne par deux ou trois hommes. Vers 15h30 ; 16h, tout semble calme, nous cessons le feu en continuant à observer, l’ordre est de tirer sur tous mouvements suspects, car notre champ de tir est presque uniquement constitué par des champs de céréales et comme il n’y a pas de vent, l’oscillation des tiges offre un renseignement. Il y a bien des cheminements défilés, mais nous ne pouvons les battre n’ayant pas de munitions pour le mortier. A 16h15, un coureur venant du P.C du Lt Gallion m’apporte l’ordre écrit de quitter la casemate après les destructions d’usage, l’ordre de départ sera donné par six feux rouges lancés par la casemate d’Haute Rive ( Slt Hardy). Le coureur n’a reçu aucun coups de feu. Je ne comprends rien à cet ordre, ignorant tous de la situation, et j’ai les larmes aux yeux de devoir quitter " ma " casemate alors que j’ai réussi à inculper à mon équipage un esprit combatif et de sacrifice, car nous voulions " tenir jusqu’au bout " comme promis. Je donne les ordres nécessaires aux départs et aux sabotages. Les armes transportables sont démontées, les paquetages montés sur les sacs … etc. Les feux rouges ne sont pas aperçus, le Slt Hardy est obligé de m’envoyer un homme me prévenant que le signal de départ a été donné depuis un certain temps déjà. Le coureur me dit n’avoir essuyé aucun coups de feu et n’avoir rien vu de suspect. Je fais précipiter les préparatifs. Un certain affolement règne. Une partie de l’équipage doit rester avec moi pour les dernières destructions, l’autre partie, sous la conduite du sergent chef Cliquet sortira et nous attendra à un point fixé sur la drève St Antoine. Les hommes s’élancent, sitôt, la porte ouverte, ils n’ont pas fait 20 mètres que des mitraillettes crépitent, comme des comme des moutons, les autres foncent à travers tout avant que j’aie eu le temps de les rappeler. Dans la casemate, restent le sergent Debail et deux hommes. Nous ne pouvons enterrer notre camarade Grard sous le feu des mitrailleuses, de plus nous ne trouvons plus les clés carrées nécessaires à l’ouverture des fûts de gasoil, nous ne pouvons plus les déplacer à 4 car ils sont empilés les un sur les autres. En fait, les fut de pétroles sont dans une cavité aménagée au milieu des caisses de vivres de réserve (ceci pour éviter le gaspillage et les initiatives individuelle. Nous opérons les dernières destructions : diesel, clés de sureté des 47, goupilles des créneaux, ramassage des papiers secret…etc. A notre tour, nous partons en coupant à travers les barbelés et directement vers la plus proche lisière de foret, je ferme la marche. Arrivé à la lisière une balle siffle désagréablement à mes oreilles : c’est la seule manifestation de l’ennemi.


Suite détruite lors de l’emprisonnement du 54e RIF en Allemagne.

Lenne Xavier, que nous remercions vivement