Introduction

Après la capitulation de la France, en vertu de la décision de la Commission de WIESBADEN, en juillet 1940 le capitaine Jean Marie Mercier, Major du Metrich (SF Thionville) prend le chemin de l'Oflag XB, avec nombre d'autres officiers de diverses unités.

Selon les termes de la décision, le haut commandement de l'Armée allemande lui accorde les honneurs de la guerre et l'autorise à conserver, en captivité, ses armes et bagages.

Lorsque, pour raison de santé, il retourne en France début 1943, certains de ses documents l'accompagnent. Et dans cette page son fils Jacques Mercier nous en fait partager quelques uns relatifs à l'Oflag.

Avertissement

Le dactylo script de 12 pages, dont des extraits vous sont présentés dans ce document (en caractères gras, italique, repérés par "DS"), n'a pas été écrit par le capitaine Mercier. Il est d'origine inconnue (inconnue du fils du capitaine, qui le détient dans ses archives personnelles). Il a été rédigé par un officier prisonnier entre le 29 mai 1940 et le 1er janvier 1941. Ce dernier écrit ce texte à l'adresse des familles d'officiers prisonniers. Nous considèrerons ce document comme un témoignage brut et ne ferons donc aucun commentaire quant aux jugements de valeur qui le jalonnent et qui pourraient être sujets à polémiques. (E-R Cima)

Remarque : on peut penser que beaucoup d'officiers prisonniers, du moins jusqu'en 41-42, étaient plus ou moins favorables au gouvernement de Vichy et surtout à Pétain. Du fond de leur oflag, il ne pouvaient lire que les journaux français de la zone occupée et le "Trait d'Union" (publié en Allemagne à l'intention des prisonniers), ce dernier franchement nazi ! Pas de radio, bien sur, donc pas de nouvelles de De Gaulle. (Jacques Mercier)

Extrait du "Trait d'Union", N°3 juillet 1940. Journal en français, imprimé en Allemagne et distribué gratuitement dans tous les camps.

Géographie

DS. L'Oflag XB est situé dans l'Allemagne du Nord, dans la province de Hanovre, à l'Est de la Ville de Nienburg sur Weser, bâtie sur les bords de la Weser, la rivière qui vient au delà de Cassel et qui se jette après Brême, dans la mer du Nord. Cette ville se trouve à 50km de Hanovre, 60km de Brême, 120km de Hambourg, 300km de Berlin. Pas de danger de bombardements.
En venant de la gare (ligne Hanovre à Brême) on laisse la ville à droite. Au bout de 10 minutes de marche, après avoir contourné les bâtiments de la caserne, on arrive au camp.
Il est installé en pleine campagne, sur un sol sablonneux, plat, sans horizon, tout au plus, à l'est, une légère éminence fait tâche sombre avec sa forêt.
Les alentours du camp sont humides, presque marécageux par endroit, soumis au régime maritime. Le camp est souvent battu par le vent. Il n'y a pas longtemps ce fut une véritable tempête qui fit voltiger et tomber à terre la toiture assez pesante d'un wc extérieur et les guérites des sentinelles. L'été il soulève de grands nuages de sable.
L'eau de pluie s'écoule lentement, formant de grandes mares autour des baraques, fournissant aux artistes au camp sujets à de beaux tableaux de reflets. Les officiers ont des sabots, cela ne les gêne pas.

Le camp. Dispositions générales

DS. Le camp forme un carré de 300m de côté environ. Il est entouré d'une double rangée de fils de fer barbelés (haut 2,5m) avec, entre, des chevaux de frise. Pour qu'on ne s'approche pas du réseau, un fil tendu au raz du sol, à 4m des barbelés, délimite ce qu'on appelle le "no man's land", bande de terrain où les prisonniers ne doivent pas mettre le pied, sinon on tire.
A chaque coin du carré et au milieu des cotés, il y a une tour carrée en charpente de bois, dominant le réseau. Ce sont les "Maradors" où se tiennent les "postens" (sentinelles) de garde, avec fusil armé, mitraillettes, projecteurs. La nuit, de nombreuses lampes électriques éclairent la ligne épineuse.
Sur la face ouest s'ouvre la porte, près du poste de garde et d'un mirador. Tous ceux qui pénètrent ou sortent doivent montrer patte blanche à la sentinelle baïonnette au canon.
Passé la porte on pénètre dans un enclos assez grand, cerné lui aussi pas des barbelés et réservé à l'hôpital, à l'infirmerie, aux douches et à la prison. Les prisonniers n'y vont que pour user de ces services.
Les terrains entourant les bâtiments ont été mis à la disposition des officiers pour le jardinage et l'élevage des lapins.
Après avoir franchi un deuxième portail gardé par une deuxième sentinelle, voici devant vous la grande allée des poubelles, terminée par un rond-point. Cette allée partage le camp en deux. A gauche s'alignent les baraques numérotées de 1 à 7; à droite celle numérotées de 8 à 11, avec, en plus, la cantine, les réfectoires de part et d'autre de la cuisine derrière laquelle on a construit la "nouvelle baraque", celle où on distribue les colis.
Derrière les baraques 3 à 7 s'étend un espace sablonneux appelé "la plage". Pour la promenade, on fait le tour du camp, longeant les barbelés, au bord du "no man's land". C'est la piste sur laquelle on tourne, on pivote.
Il y a 11 baraques (block) abritant les prisonniers (de 250 à 300 prisonniers chacune). La baraque 8 est réservée aux ordonnances. Les officiers supérieurs sont dans les baraques 9 et 10.
Les baraques 1 à 6 sont construites en briques, les autres en bois. Les planchers sont sur pilotis; toutes sont chaudes; celles du nord un peu humides. Elles sont partagées par un couloir médian sur lequel s'ouvrent deux rangées de chambres de différentes grandeurs (4 petites chambres vers le milieu pour 2 à 6 officiers). A l'entrée se trouvent les pièces réservées aux lavabos, aux wc pour la nuit, à la buanderie. Deux fenêtres font les chambres lumineuses et aérées. Dès la tombée de la nuit, les volets sont clos.
Un espace de 20 à 30 mètres sépare les baraques. On y a installé les séchoirs. Devant les baraques court un sentier de gravier relié à l'allée des poubelles pavée : c'est moins fatiguant que le sable pour la marche.
Les chambres blanchies, plafonnées, de grandeur variable, comportent toutes un même mobilier: lits à 2 ou 3 étages, en bois, avec paillasse (plus une enveloppe de paillasse, un drap, une taie d'oreiller, des couvertures), tables, bancs et escabeaux, armoire, poêle, poubelle. Parfois il a manqué de la place à table et des escabeaux; on vivait sur les lits.
L'ensemble forme un tout harmonieux (?), aéré, propre, confortable (!!). Tout souci doit donc être écarté du côté logement, hygiène et froid.

Organisation générale

DS. Le camp est commandé par un Colonel allemand (ex prisonnier de guerre chez les russes en 1914-1918), aidé de plusieurs officiers responsables des divers services, chargés spécialement de passer l'appel matin et soir.
Les officiers français sont groupés pas "Kompagnie" dont l'effectif correspond à celui des habitants d'une baraque. Un officier français connaissant l'allemand, le "Führer baraque" la commande. Il présente la compagnie aux appels, sert d'intermédiaire entre les officiers et les autorités allemandes, centralise les commandes pour la cantine, fait les distributions de soldes, d'objets venus de la cantine, des journaux.
Il est en contact avec les "Stube-Führers" (les "chefs de chambre") responsables de l'entretien des chambres, chargés de centraliser les commandes de la chambre, de distribuer la solde, les avis, de vérifier les présences à l'appel.
Les officiers français participent à l'administration du camp. Il y a avec un officier allemand plusieurs officiers français "de jour" (on les reconnaît au brassard marqué POV). Depuis le 1er janvier 1941, un commandant français dirige la cuisine et la distribution, aidé de jeunes lieutenants. Dès le début, les officiers français ont dirigé la cantine. Il y a des médecins français à l'infirmerie. Des officiers français ont aussi travaillé à la Kommandantur, à la trésorerie, à la répartition des lettres et des colis, à leur tri ce qui permet une distribution rapide de ces derniers surtout.
Des soldats français spécialistes aident les allemands dans divers services auxiliaires : entretien des bâtiments, distribution du charbon, de la literie.
Il y a des ateliers de cordonnerie (sans cuir) raccommodage des effets, 2 ou 3 salons de coiffure...
Divers services sont assurés uniquement par des français tels : le service pharmacie qui fournit suffisamment tous les produits de première urgence, aspirine, pastilles pour la gorge, spécialités Bayer, de l'huile de foie de morue même ; le service librairie qui procure journaux et livres allemands ; le service bibliothèque qui dispose d'un nombre restreint de livres français à louer ; le service optique et horlogerie qui se charge de procurer verres et montures de lunettes et de faire réparer les montres en ville.

La cantine, service assuré par des français

La cantine proprement dite procure les articles de bureau (papier, encre, crayon, colle), de toilette (glaces, peignes, brosses à dents, dentifrice (pas de savon, tous les mois les autorités allemandes nous font distribuer une petite savonnette, tous les trois mois un savon à barbe).
Une annexe spéciale fournit tout ce qu'il faut pour le dessin et la peinture.
La cantine fournit encore deux bouteilles de bière par semaine, trois à quatre fois il y a eu une bouteille de vin du Rhin pour trois officiers (à 3 ou 4 marks pièce).
Elle a procuré jusqu'en janvier un paquet de cigarettes tous les 5 jours. Depuis elle ne trouve plus à se ravitailler. Envoyez du tabac à vos fumeurs. Rien ne vaut le tabac français.
Depuis l'automne 1940, elle nous a obtenu des légumes : salades, choux, céleris, carottes, oignons, aulx, radis, etc. ; plusieurs fois de citrons. Heureusement car les gencives et les dents étaient attaquées. On y trouve du vinaigre, parfois du sel et de la moutarde. En principe rien de bien substantiel, rien comme nourriture proprement dite : pain ou viande.
Il y a deux mois on nous a proposé, par son intermédiaire, des perruches apprivoisées.
L'ensemble de ces services, permettant la solution de nombreuses questions de détails, fait cependant que la vie matérielle au camp est à peu près normale, la question nourriture mise à part.

Le milieu

DS. Il y a eu, au camp, jusqu'à 3500 officiers et ordonnances. Depuis le départ des aspirants, des sanitaires et de quelques isolés, ils sont 2800 environ.
Parmi eux il y a des officiers de tous grades, de sous-lieutenant à colonel, de toutes armes (l'avance allemande a été si foudroyante que tout a été pris : artillerie, santé, etc.). Pas d'aviateurs groupés dans des camps spéciaux. De toutes tenues : quelques variétés d'uniformes, de couleurs, d'écussons, de tous les coins de France, beaucoup de méridionaux (30 à 40 toulousains). De tous les champs de bataille (Meuse, Dunkerque, Somme, la Maginot) ce qui nous a valu des renseignements précis sur les opérations. De toutes conditions et professions (militaires de carrière, instituteurs (200) prètres (70) ingénieurs, professeurs, agriculteurs, industriels, etc. ce qui a facilité l'organisation de toutes sortes de cours et conférences.
Dès le début, des groupes se formèrent. On afficha sous l'auvent de la cantine des listes à remplir : Bretons, Lorrains, Audois, Aveyronnais, Toulousains, anciens de Stan, de Saint-Cyr, Agriculteurs, gens du textile, alpinistes, philatélistes, s'inscrivirent, se découvrirent, eurent leur jour et leur lieu de réunion. On y dit les nouvelles reçues du pays ; on s'y entretint des intérêts de la profession, on y fit des conférences spéciales.
La formation de ces divers groupes ne nuisit en rien à la parfaite entente de l'ensemble qui forme un tout parfaitement uni, surtout maintenant qu'on disparu les égoïstes (évadés) et l'énervement inévitable du début.
Pas de discussions politiques : il n'y a qu'un corps d'officiers français, un et digne, en face des vainqueurs respectueux.

La discipline

Photo ci-contre : arrivée de prisonniers

DS. Il faut lui rendre ce témoignage, l'autorité allemande du camp n'est pas tracassière, vexante, pénible. En dehors des deux appels quotidiens (à 9h le matin, à 17h en hiver le soir) qui durent un quart d'heure ou 20 minutes à l'extérieur habituellement, dedans s'il fait mauvais temps, en dehors des rares visites inspections du Colonel ou de l'officier de jour, on ne voit guère les allemands. Et des officiers venus d'autres camps apprécient fort la paix qu'on laisse aux prisonniers de l'Oflag XB. On s'y lève et on s'y couche quand on veut. En dehors des heures fixes des appels et du déjeuner, on fait ce que l'on veut et quand on veut.
Je n'oublie pas, cependant, 2 ou 3 inspections, fouilles dans quelques chambres faites "manu militari" suivies de la saisie de notes personnelles à censurer et rendues ensuite.

Vie quotidienne

Photo ci-contre : une des chambres

DS. On se lève quand on veut. Vers 7 heures discrètement des portes s'ouvrent. Alors se dirigent vers les lavabos les gens habitués à se lever tôt : ceux qui aiment se lever à l'aise, les méditatifs qui aiment à faire solitaires un tour de camp dans le silence, les amateurs de beaux levers de soleil, ceux qui veulent aller à la messe dite vers 8 heures.
Bientôt après retentit, dans le couloir, le pas pesant des ordonnances qui viennent chercher les brocs pour la "glandine" (l'équivalent ? de notre "jus"). Ils vont le chercher à la cuisine. Pour le boire bien chaud, la plupart des officiers se lèvent dès qu'il arrive à la chambre, vers 7h30 à 8h.
Vers 8h30 un officier de la chambre de jour passe pour relever le nombre et le nom des malades.
A ce moment, c'est la grande foule aux lavabos où l'on doit faire la queue.
A 8h45, premier coup de sonnette, donné par la chambre de jour : les pareseux s'étirent dans leur lit. A 9h moins 5 deuxième et dernier coup : les paresseux bondissent, s'habillent en courant. A 9h tout le monde est rassemblé devant ou à côté de la baraque, par rang de 5, par paquets de 50. L'officier allemand arrive, accompagné d'un sous-officier ou d'un soldat. Le "Baraken-Führer" français présente la Kompagnie, annonçant le chiffre des présents, des malades couchés, tend le billet d'appel. L'officier allemand passe alors devant les rangs en comptant. Pendant ce temps le soldat qui l'accompagne va vérifier la présence des malades dans les chambres.
Chaque officier allemand passe l'appel à 3 ou 4 baraques. On ne romps les rangs que lorsqu'ils ont fini. Cela n'empêche pas, en attendant, de causer ou de faire des parties de boules de neige.
L'emploi du temps qui suit dépend de l'heure du déjeuner, celui-ci varie chaque semaine. On passe par groupes de 500 toutes les 45 minutes, de 10h15 à 2h environ. A tour de rôle, on mange à 10h15, 11h, 12h30. Le service de 11h45 est réservé aux ordonnances.
habituellement, le matin commence par une promenade de 3 ou 4 tours de camp : environ une heure de marche avec quelques "pays" venus vous rejoindre. A la fin, si on ne l'a pas fait la veille, on va lire les nouvelles affichées par les traducteurs. Les baraques 2 à 9 avaient un "journal" très fréquenté.
Ceux qui ont des colis se précipitent vers la baraque 12, avec leur musette, un sac. la distribution du matin commence après l'appel.
Pendant la promenade, la chambre est balayée, mise en ordre, les paresseux vont se laver enfin.
Si l'on mange dans les premiers, on attend l'heure en bavardant, sinon on va faire des achats à la cantine (quand elle ouvre), on commence un bridge, on fait son heure d'allemand, de latin, en attendant la première distribution de lettres, vers 11h. Il n'y en a pas toujours, hélas !
Quand le tour de la baraque arrive, par chambre on va au réfectoire, toucher sa gamelle ou son assiette de sauce. On s'assied par 6 devant la table chargée de "kartoffeln" (pommes de terre) en robe de chambre.
Le repas fini, retour à la chambre où on le complète, si on peut, où l'on bourre sa pipe en lisant les journaux allemands distribués au début de l'après-midi.
Ensuite, c'est le moment de la lecture (de la sieste), c'est le temps des cours et conférences. Il y en a toujours une qui attire. Si elle n'a pas lieu dans la chambre on y a avec le tabouret à la main ou sur la tête.
Vers 3h30 de nouveau "glandine" ou tisane. Dans la soirée, la chambre de jour est allée percevoir, à la cuisine, le repas du soir, qui sera pris à domicile. Elle procède à la distribution par chambre ; les officiers de jour, dans chaque chambre, lui apportent des récipients vides, vont les rechercher pleins (?) avec le pain. Alors a lieu la répartition par officier.
Dans la soirée, deuxième distribution des colis et des lettres.
A 5h, appel comme le matin. Immédiatement après, quelques groupes se forment pour la prière du soir. On fait un dernier tour de camp avant que les portes soient closes. La chambre de jour ferme les volets. Les cuistots se mettent au travail. Entre 6 et 7h on dîne.
Après avoir joué, lu, travaillé, chanté, vers 10h on se couche. Les travailleurs acharnés, les lecteurs passionnés, vont s'installer dans le couloir jusqu'à 11h-minuit. Alors c'est le calme, troublé assez fréquemment par la sirène : les avions anglais sont sur Brème, Hanovre. Beaucoup, habitués, n'entendaient rien. Personne ne bouge. Il n'y a aucun danger, les abris construits primitivement entre quelques baraques ont servi à faire du feu.

Les repas

Photo ci-contre : repas dans une chambre

Photo ci-dessous : le capitaine Mercier à l'Oflag

Au sujet des repas le capitaine Mercier écrit à sa famille : "Comme nourriture, le matin : une tasse de glandine (jus de gland). A midi une gamelle de soupe ou une douzaine de pommes de terre avec une assiette de sauce. Jamais de viande. Boisson : de l'eau. Le soir un petit morceau de saucisse (de foie de poisson, ou de boudin ou de couenne). C'était tout. Pas de dépenses physiques mais à ce régime là on ne devrait pas engraisser".


DS. Ils sont une des occupations principales de la journée. J'ai déjà indiqué les horaires. Voici le menu :
A la "glandine" du matin, que rien n'accompagne, ceux qui le peuvent ajoutent du sucre (ou de la saccharine vendu eà la cantine), du lait condensé, du chocolat pulvérisé.
Pour le déjeuner, servi au réfectoire, il y a deux genres de plats : la "gamelle" et les "pommes de terre".
La "gamelle", servie au guichet dans un récipient d'une contenance d'un litre, consiste en une soupe aux pommes de terre, au soja, au rutabaga, aux nouilles (gamelle axe), au riz. Il y a parfois des traces de viande ou de lard.
Les "pommes de terre", cuites en robe de chambre, sont déposées (un seau à confiture par table) près d'un kilo par officier. On passe au guichet chercher une assiette de sauce au lard ou à la morue. Assis par 6 à table, on partage le tas de pommes de terre, on les épluche et on les écrase dans la sauce. On en garde toujours quelques-unes pour le soir. Sur les tables on trouve du sel. C'est tout. Pas de pain, pas de dessert.
Au thé de 3h30 on ajoute quelques biscuits de guerre si on en a.
Le repas du soir, si on s'en tient à la distribution, consiste en une "entrée" ou un "dessert". Avec les 225g de pain, on ne perçoit, en effet, qu'un morceau de paté ou de boudin, avec une ou deux cuillerées de graisse. Bienheureux sont les jours où le pâté est du vrai pâté !
Grâce à l'ingéniosité de quelques fumistes, on a pu fabriquer de petites poêles avec des boites de conserves, ou aménager les grands poêles des chambres, grâce aux colis, on arrivait à manger chaud, soit une soupe Kub, soit des pommes dorées dans la graisse bouillante ou à l'étouffée.
Tout ce qui est légumes secs, nouilles, fécules, peut être utilisé. Avec du chocolat et des biscuits, on fait de très bons gâteaux.
Pendant l'automne, la cantine nous a fourni des salades, cornichons, concombres, céleris, choux, carottes, tout cela a été bien utile et utilisé.
Comme de l'eau, on perçoit deux bouteilles de bière par semaine. On a 3 à 4 fois quelques bouteilles de vin du Rhin, à Noël spécialement où l'on a pu réveillonner ainsi dignement.

Occupations. Cours, conférences, musique.

Photo ci-contre : jeu de bridge

DS. Comment tuer l'ennui entre les repas ? Comment ne pas perdre son temps à toujours jouer au bridge ? Il faut s'instruire. Dès le début, malgré les lancinements de la faim, on se met à l'étude de l'allemand. Bientôt des conférences s'organisent. Maintenant on ne les compte plus. On étudie l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'arabe... On parle de tout... on professe sur tout : Sciences, Mathématiques, espaces de Riemann, Histoire, Philosophie, Droit, Théologie, Pédagogie, Viticulture, Arboriculture, Géographie, Colonies, Expositions de chiens, Chasse, etc. etc. Il y a eu des causeries sur Pascal et les "pensées", sur "Morale et religion". Le cercle d'études national a organisé une série de conférences sur l'enseignement en France. Grâce aux apports de divers officiers, on a pu reconstituer l'histoire des batailles de la Meuse, de Belgique, de Lorraine.
Tout cela est fait par des spécialistes de plus en plus documentés.
Des artistes ont réussi à se procurer des instruments de musique : piano, violons, violoncelles, etc. et de la musique. Tous les dimanches il y a un concert avec explications.
D'autres artistes ont monté une troupe de "cabaret". Les routiers vont de chambre en chambre chanter et faire chanter leur répertoire si riche. Ils ont donné, avec le concours de la chorale, une belle séance de Noël, comportant le représentation d'un mystère de la Nativité par l'équipe d'art dramatique du Clan Notre-Dame de France.

En octobre 1941, représentation de "La fleur d'Oranger" de André Birabeau et Georges Dolley.

Séance de répétition pour "La fleur d'Oranger" (Répétition de la scène ci-dessus)

André Birabeau (1890-1974) est un écrivain et dramaturge français. Georges Dolley est un écrivain et scénariste français. Ils sont, entre autres, co-auteurs de "la fleur d'oranger", comédie en 3 actes parue en 1924 aux éditions de "La petite illustration". En 1932 Henry Roussel en fait un film.


Spectacle de variétés

Au dos de cette photo, le capitaine JM Mercier a écrit : "Concert de variétés 1940"


DS. Grâce aux nombreuses fournitures du service "dessin", les artistes ont pu organiser 3 expositions. Elles furent remarquables, continuellement en progrès. Tous les genres étaient représentés : portrait, nature morte, caricature, plan d'une église, peinture à l'huile, gouache, fusain, etc.
La sculpture y avait aussi sa place. Ah ! les jolis jeux d'échecs, le beau service de cuisine que j'y ai vu ! L'ingéniosité et le talent français triomphant de toutes les pauvretés.
Avec tout cela, on ne peut vraiment pas s'ennuyer au camp ; on manquerait plutôt de forces que de besogne.
Si on ajoute à cela que nombreux sont les professeurs et les fervents de gymnastique, on voit qu'il n'y a pas lieu de craindre que les facultés des prisonniers s'atrophient ou qu'ils se laissent "aller" au sens tragique du mot.

Le courrier

Photo. Arrivée des colis, en sacs plombés

Les colis

DS. A la base de toute cette activité, il y a les colis fournisseurs de nourriture et de livres. Tant qu'ils n'arrivèrent pas, il fallait rester sur les lits. Sans eux on a faim et ventre affamé n'a point d'oreilles, même pour la plus belle des conférences.
A l'Oflag XB, ils arrivent bien. A début, les services de distribution furent un peu embouteillés. Depuis décembre, on a pu distribuer jusqu'à 5000 colis par jour, au cours d'une double distribution.
Je ne pense pas que des colis se soient perdus au camp. Les wagons arrivent plombés. Les sacs plombés sont déchargés par des soldats français, ouverts au camp par des officiers français qui les trient sous la direction des allemands. Les colis sont alors classés, fichés, numérotés. A midi et à 5 heures du soir, on affiche les listes de numéros (suivis du nom des destinataires) qui seront distribués le soir même ou le lendemain matin.
A l'heure de la distribution (9h30 et 3h) les colis sont apportés à la salle réservée à cet effet. 3 guichets fonctionnent : le premier pour les lettres A-F, le second pour les lettres G-M, le 3ème pour les autres lettres. Des officiers français passent les colis, un officier appelle dans l'ordre les numéros, deux autres coupent les ficelles, un soldat allemand ouvre le colis sous les yeux du destinataire à qui il donne le contenu autorisé.
Les boites de conserve doivent toutes être ouvertes en principe. En fait les boites industrielles : sardines, pâtés, ne le sont que quelques fois et sont remises immédiatement. Pour les autres, le destinataire a le choix entre l'ouverture immédiate ou la mise en dépôt dans une armoire spéciale d'où il pourra venir la retirer, ouverte, quand il voudra. Les boites sont étiquetées, le déposant reçoit un double. Les enveloppes de chocolat sont souvent entrouvertes. Les étiquettes en papier des boites de conserves sont enlevées. Les pains sont coupés en deux ou plusieurs morceaux.
Tous mes colis sont bien arrivés et intacts en 15 ou 20 jours.
Ce qu'on est heureux d'y trouver ? Que faut-il y mettre ? Ce qu'il faut pour vivre, compléter le régime : boeuf, veau, daube, saucisse, lard, poulet en hachis, civet, chocolat, lait condensé. Grâce aux poêles, ils peuvent cuisiner, faire cuire des soupes, des légumes secs, pâtes, riz, des semoules, farines de légumes, du thé, café, etc. etc.
Montez-leur une petite épicerie. Ils ont peu de sucre et de graisses. N'oubliez pas les cigarettes, le tabac pour les fumeurs et leurs camarades. Je n'aurais jamais cru que la privation de tabac fut si pénible à supporter. Que d'énervements dissipés par une bonne pipe... et quelques livres de lecture... en plus des livres de travail qu'ils vous demandent.
Cela suppose de nombreux colis. Le principe raisonnable pour la France est celui d'un colis d'un kilo par semaine et par correspondant, plus un colis de 5kg par mois où l'on met du substantiel ou du linge. Quel est le prisonnier qui n'a pas plusieurs correspondants ? Ne pas oublier que tout est mis en commun ; les officiers de la zone occupée ne doivent pas souffrir du manque de ravitaillement.

Les lettres

DS. Je dirai pareille chose pour les lettres expédiées de France. Les censures allemandes avaient adopté cette mesure à notre camp, je pense. Je recevais pour ma part, par semaine, 5 ou 6 lettres ou cartes de correspondants différents. Je crois que ceux qui n'en avaient qu'un n'en recevaient qu'une ou deux.
Les prisonniers de l'Oflag XB n'ont pas eu de cartes -avis de réception-. Ils doivent y consacrer une partie de leur courrier. Il faut les excuser s'ils ne remercient pas tous leurs expéditeurs de colis.
En principe, depuis janvier, les autorités allemandes avaient promis de laisser partir 4 correspondances par mois : 2 lettres et 2 cartes. Ils ont tenu parole.

Carte postale (Postkarte) adressée à la mère du capitaine Mercier.

DS. Il faut être à l'aise avec les prisonniers en leur écrivant. Ne pas dire des riens. Bien sûr ils savent que vous les aimez, ne les oubliez pas. Donnez-leur des nouvelles de votre famille, de votre commune, de la ville, de la France, des nouvelles de leurs camarades de régiment, etc. sans phrases. Pas de racontars qui suscitent de faux espoirs. Dites-leur votre foi dans la France. Vous pouvez leur envoyer des photos avec votre adresse, sans inscription dans les lettres.

Photo souvenir du capitane Mercier

Photo souvenir des occupants de la chambre 4, baraque 6.

Modification de la taille de l'image


Sur la photo : (pour repérer une personne sur la photo, passez la souris sur son nom)

ROBITAILLIE

MERCIER

de THEQ

BALLEUX

DAVOINE

RICHARD

OUVRARD

BOURLARD

TELLIER

MAERTEN

RAYNAUD

RICHELET

Le moral

DS. Vos lettres peuvent beaucoup pour le maintenir au haut niveau qui est le sien habituellement. Il est délicat de porter un jugement général en cette matière, alors que les officiers sont si nombreux et fort restreints. Par contre le chiffre de ceux que l'on peut connaître. Cependant je ne crois pas me tromper, je suis sûr que là-bas tous pensent en français. Grâce aux conférences, aux cours, aux promenades, aux cartes, on n'a pas le temps de s'ennuyer et de ruminer sa peine. Les crises de "cafard", la nostalgie qui suit la lecture d'une lettre, la contemplation d'une photo, ne peuvent durer, tant sont ingénieux les camarades pour vous aider à vous débarrasser de la "bête" mortelle.
Bien sûr, il y a des désemparés, il y a des jeunes, des hésitants, mais dans l'ensemble, la masse, faite d'officiers de carrière, d'ingénieurs, de catholiques, de français, voit et pense juste et français.
On a les nouvelles par les journaux allemands et le "trait d'union", ce journal en français imprimé en Allemagne, qui est distribué gratuitement dans tous les camps 2 fois par semaine. Ils ont maintenant les journaux français de la zone occupée (journal officiel, l'illustration, la Gerbe, la Matin, Paris-soir), des journaux belges. On ne comprend pas grand chose aux événements de la France. On sait ce qui se passe en Afrique.
On aime Pétain, le chef légitime, le sauveur de la France. On se tient et le coeur reste chaud pour être aimés de la France. Ah ! les longs regards que j'ai surpris, souvent posés sur la photo de la mère, de l'épouse, des enfants, le soir avant de s'endormir. Que c'est grand, que c'est beau des hommes comme ceux-là, ces vrais camarades solidaires dans la faim et dans l'abondance, arrondissant les angles sans cesse, si bien qu'ils ne veulent plus se quitter quand il faut desserrer les chambres.

Le culte religieux

DS. Beaucoup, pour supporter l'épreuve, ont la force des secours religieux. Il y a un groupe protestant très fervent : une trentaine d'officiers se réunissent autour de deux pasteurs (le capitaine Gothie et le capitaine Bost ). Dès le début ils eurent toute facilité ; le camp étant en pays protestant et le colonel allemand commandant l'Oflag l'étant aussi.
Pour les catholiques, l'organisation du culte fut plus lente à venir malgré le nombre de prêtres au camp (70). Au début, pas de messe en public : seulement une messe quotidienne dans la chambre des aumôniers militaires. On eut ensuite la messe le lundi, tous les quinze jours, dite par monsieur le curé de Nienburg. Après le 15 août où nous pumes chanter la messe en français, la messe fut hebdomadaire. Enfin on en arrive à l'organisation actuellement parfaite : messe quotidienne accessible à tous. Deux messes le dimanche avec chants et sermon. Etant donné la pénurie de vin, les prêtres ne pouvaient dire la messe en janvier, qu'une fois tous les 5 jours.
Le RP Rimaud des "études", spécialiste des questions scoutes et pédagogiques, prit en main, dès le début, la direction spirituelle du camp. Le RP Doyere, commissaire principal de la marine, bénédictin de l'Abbaye de Nisque, doit lui succéder. Il y a eu des cours de théologie pour les séminaristes et pour les laïques. Par des causeries, des conversations individuelles, il se fait un travail d'approfondissement dans les âmes déjà chrétiennes, un travail de réflexion chez beaucoup d'autres, qui a donné déjà des résultats.
Les scouts-routiers catholiques, pleins d'allant, créant dans le camp une atmosphère jeune joyeuse, rendent beaucoup de services et ont su gagner de nombreux camarades au mouvement.

Dactylo script

Dactylo script de 12 pages, d'origine inconnue, dont sont extraits les textes de ce document. (Collection Jacques Mercier). Il a été rédigé par un officier, prisonnier à l'Oflag XB, entre le 29 mai 1940 et le 1er janvier 1941.

Et la vie continue

DS. Les prisonniers ont un ordonnance pour deux chambres ; il cire les souliers, allume le poêle, balaye, fait la vaisselle chez les uns, tantôt chez les autres, va cherchez le "jus".
Tous les dix jours, ils touchent la solde, une somme fixée dès le début, proportionnée aux galons, dépassant la solde nette pour ceux qui ont fait une délégation de solde complète. Tout sera à réajuster. Ils ne dépensent pas le tiers de ce qu'ils touchent. Ils laissent en dépôt à la Kommandantur le surplus et peuvent l'envoyer en France. Ils n'ont pas besoin qu'on leur envoie de l'argent.
Derrière les barbelés, ils tournent en rond, les yeux lassés du même paysage plat, terne. Où donc est-il le ciel français, le charme des Pyrénées, le soleil de Provence ? A peine voit-on ce clocher protestant qui se dessine là-bas à l'ouest, au dessus des arbres, à droite de la caserne. Les grandes ailes en mouvement d'un moulin à vent fixent les yeux un moment. On s'arrête à écouter le croassement de centaines de corbeaux. Vers l'est la masse sombre de la forêt, sur la colline, distrait un peu, surtout avec la même tâche blanche que l'on y voit (carrière de pierres). L'on s'attarde à regarder passer les trains en longeant les barbelés du nord.
Là-haut, dans son mirador à mitraillette et projecteur, le "Posten" tape du pied. Rentrons vite dans la chambre. "Tuyau" crie tout le monde... je vous annonce que tout le monde part demain. Le colonel Klein l'a dit à un officier français qui fait son portrait.
Hélas, nul ne sait quand ils reviendront. Ils n'aspirent qu'à cela mais dans l'honneur. Que Pétain ne les achète pas au détriment de la France. Puissent-ils bientôt y revenir travailler à son redressement dans la liberté et la joie de la famille retrouvée.

Monnaie utilisée à l'Oflag

Les officiers prisonniers continuaient à percevoir leur solde. Mais la plus grande partie était envoyée à la famille : la "délégation de solde". Le reste leur était versé, mais pas sous forme de vrais billets (certains auraient pu faire des économies, pour faciliter leur évasion...). D'où ces "billets", en ReichMarks et Pfennigs, qui leur permettaient d'acheter quelques suppléments de nourriture ou des objets divers. Je me souviens avoir reçu une boîte de crayons de couleur "stabilo", cadeau de mon père pour Noël 1941. (Jacques Mercier)

Commission de Wiesbaden

Dans la convention d'armistice signée le 22 juin 1940, entre la France et l'Allemagne, il est prévu que soit créée une Commission allemande d'armistice chargée de l'application et du contrôle de la convention signée.

Localisée à Wiesbaden, en Allemagne, cette commission est mise sous l'autorité du Haut Commandement allemand et est dirigée par le général Carl Heinrich von Stülpnagel. Une délégation française, dirigée par le général Huntziger (nommé par le gouvernement français), est chargée de donner son avis puis de recevoir et de faire appliquer les décisions prises par la commission.

Cette commission règle tous les détails liée à l'arrêt des combats : sort des prisonniers, démobilisation de l'armée française, contrôle des industries françaises de l'armement, etc.

Encre invisible du capitaine Mercier

Jacques Mercier : Durant sa captivité mon père nous a dressé quelques lettres en toute discrétion, en utilisant un procédé d’encre invisible (ou presque). Le contrôleur du courrier de l’oflag, naïf, du moins au début, ne s’est douté de rien (ou peut-être s'en est-il fichu complètement).

Mais les gens parlent... les bruits courent et se répandent dans l'oflag... le contrôleur se réveille, trouve le truc astucieux ; il rigole sévèrement : ah ! ah ! ah !... Et mon père se retrouve puni peu glorieusement : un ou deux mois privé de courrier. Nous avons reçu un avis du commandant de l'oflag qui nous en informait aimablement.

Procédé

On trempe une feuille de papier dans l'eau. On la pose sur une surface dure, genre vitre ou glace. On pose, par-dessus, une autre feuille sèche et on écrit sur celle-ci avec un crayon, en appuyant bien. La feuille mouillée conserve l'empreinte de l'écriture, genre filigrane. On la fait sécher et on ne voit plus rien, ou presque.

On s'en sert alors pour envelopper quelque chose, par exemple la bande d'envoi du journal : le Trait d'Union. Le destinataire, futé, qui est au courant, trempe la feuille dans l'eau et, ô miracle, les filigranes réapparaissent. On arrive à lire... péniblement. JM

Avant de mettre ce document sur le site j'ai testé le procédé. Il fonctionne. RC

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Oflag XB. Capitaine Jean-Marie Mercier (167eRIF Metrich) ; Réalisé à partir de documents de Jacques Mercier que nous remercions vivement. E.R Cima ©2008

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