Ce document est dédié à la mémoire de notre père, Gaston Cima_, mécanicien au Groupe de Chasse I/6 en 1940.
Carte bases
Etat au 30 mai 1940
Entre décembre 1939 et mai 1940, le Groupe de Chasse I/6, stationne successivement sur les bases aériennes de Marignane_, Chissey_, Berck_, de nouveau Marignane_, puis Lognes_ où il est affecté à la ZOAN (Zone d'Opérations Aériennes du Nord) et plus particulièrement au Groupement 23, en couverture de la VIIe Armée.
Pour la première fois, il va être engagé dans des actions de guerre. Confronté à l'aviation allemande, plusieurs de ses pilotes sont tués. Il perd aussi un grand nombre de ses Morane MS406, dont il est doté.
Dans le texte, les notes «JJ» correspondent à l'historique écrit par le Lieutenant pilote Jacques_Jolicoeur du GC I/6 et les notes «GC» correspondent à l'historique écrit par le Sergent mécanicien Gaston_Cima.
Défense de Paris
31 mai. Défense de Paris
JJ. «Le 31 mai, le Groupe de Chasse I/6 reçoit 7 Morane 406 en recomplètement de son matériel.
L'état d'alerte permanent impose au personnel des fatigues considérables. Pilotes et mécaniciens sont au repos de 22h ou 22h30 à 3h30 environ.
Jusqu'à 22h ils sont absorbés par la rédaction des compte-rendus, la mise en état des appareils et leur dispersion ; ils doivent ensuite prendre leur repas avant d'aller se coucher. À l'aube, ils doivent tenir les appareils prêts au départ.
À toutes ces tâches viennent s'ajouter les soucis de défendre le terrain [au sol] de jour et de nuit contre les attaques des bombardiers ou des parachutistes ou contre des débarquements ennemis. Certains pilotes arrivent ainsi à totaliser 11h30 d'alerte dans la même journée.
Le Commandant de Groupe doit même, certaines nuits, faire coucher son personnel sur le terrain. Non dévêtus, pilotes et mécaniciens passent alors la nuit la main sur leurs armes ; à chaque bruit de moteur, tout le monde est debout.
L'aviation ennemie survole d'ailleurs constamment le terrain. Le Groupe fournit sur alerte :
6 sorties le 31 mai.
3 sorties le 1er juin ; un Do17 est pris à partie par la Défense Contre Aéronefs, sans résultat ;
9 sorties le 2 juin.
Nombreux survols à haute altitude. Effort inutile demandé au personnel et au matériel ; la lenteur des transmissions des services de guet annihile l'efficacité des patrouilles qui, lancées contre les nombreux avions ennemis opérant des reconnaissances, n'en rencontrent pas un seul !»
Opération «Paula»
3 juin. Opération allemande «Paula» contre Paris
Opération Paula
Cette opération aérienne allemande consistait à neutraliser l'ensemble des forces aériennes françaises en bombardant massivement les aérodromes et les usines de production aéronautique de la région parisienne. L'opération est mise en oeuvre le 3 juin 1940.
Les autorités françaises connaissaient l'imminence de l'opération Paula. Ils en avaient été avertis par les services de renseignement anglais. En effet, ces derniers avaient décodé les messages allemands.
Ainsi, les autorités françaises savaient, aussi, quels aérodromes seraient bombardés. Celui de Lognes_ faisait partie de la liste. Certains auteurs notent que le GC I/6 n'en fut pas informé mais il ne fut, semble-t-il, pas surpris car tous ses avions en état de voler décolèrent pour intercepter l'ennemi.
Opération Tapir
L’armée de l’air française met en place l’opération «Tapir» (environ 250 chasseurs) pour contrer «Paula».
Tapir aurait dû être un succès. Pour des raisons diverses il n'en fut pas ainsi.
Pilotes faces à «Paula»
3 juin. Pilotes du GC I/6 faces à «Paula»
GC I/6. Zone de combat du 3-6 (en rouge)
Matérialiser la zone de combat
JJ. «3 juin. L'ennemi engage, sur la région parisienne, une puissante formation de bombardiers (plus de 200 appareils) protégée, à différentes altitudes, par une aviation de chasse très nombreuse. L'attaque se produit vers 13 heures.
Décollant sur alerte, le Groupe de Chasse I/6 tout entier (15 avions) se dépense sans compter et conjugue ses efforts avec ceux des Groupes voisins pour tenter d'intercepter et, si possible, de détruire un adversaire considérablement supérieur en nombre et en moyens.
Il livre de multiples combats aux bombardiers et aux chasseurs d'escorte (Me109 et Me110) et remporte quatre victoires (2 Me109 abattus par le S/Lieutenant Raphenne_ à Lagny_ et a Dammartin_, 2 Me110 abattus respectivement par le Lieutenant Janouch_ et le Sergent Hranecka_ au Bourget_). Mais les pertes sont lourdes.
Le Sergent-Chef de_Lestapis [MS406 n°431] est tué en combat aérien vers 13h30 à Montry_.
Vers la même heure, le Sergent Popelka_ [MS406 n°693] est abattu et s'écrase au sol à Ozoir_la_Ferrière. Son corps enfouilli profondément dans le sol sous les débris de l'avion ne sera retrouvé que deux jours plus tard et identifié par une chevalière que portait le pilote.
Le Sergent Jost_, nouvellement affecté au Groupe et qui se trouvait d'alerte ce jour-là, avait décolé au signal. Il est abattu blessé et parachuté, puis hospitalisé à Corbeil_.
Le Lieutenant Janouch_ [MS406 n°1022] et le Sergent-Chef Hranicka_ sont descendus et atterrissent indemnes, l'un à Villepinte_, l'autre au Bourget_ au milieu du bombardement de ce terrain. Ce dernier pilote a dû, à plusieurs reprises, arrêter son appareil en vrille, par suite de la perte du quart de son plan droit.»
Jacques de_Lestapis
Sergent-Chef Jacques de_Lestapis
Jacques II, Marie, Jean de Lestapis est né à Gamarde (Landes) le 22 septembre 1914. Décédé à l'Hôpital militaire complémentaire d'Alembert, à Montévrain_ (77144 Seine-et-Marne) le 3 juin 1940, à 16h45.
Mort pour la France en service aérien.
Aviateur, sergent-chef pilote, groupe de chasse GC I/6, 2ème escadrille, secteur postal 867.
Médaille militaire (à titre posthume), Croix de guerre 1939-1940, avec deux citations, dont l'une à l'ordre de l'armée.
Sans alliance, sans postérité.
Voici les deux dernières pages du carnet de vol du Sergent-Chef Jacques de_Lestapis sur lesquelles nous pouvons lire, entre autres :
G.C 1/6 2ème Escadrille.
3.6.40 Pilote MS406.431
Défense du terrain de Lognes_
Mort en service aérien commandé en attaquant une patrouille de Me-110. [NDA : Il en aurait endommagé un, d'après «Collection Histoire de l'Aviation n°5 : le Morane-Saulnier MS406. Edition LELA Presse»].
Mort au champ d'honneur à proximité de Lagny_ (Seine et Marne).
Dans ses archives, voici ce qu'écrit le Lieutenant Jolicoeur à propos de la fin du combat aérien mené par le Sergent-Chef :
JJ. «Atteint de 2 balles au poumon et d'une balle dans le foi, le Sergent-Chef de_Lestapis atterrit normalement, fait assurer la garde de son appareil et arrête une voiture qui le conduit à l'hôpital de Lagny_. Là, avant de se laisser opérer, il insiste pour qu'on dise à son commandant de Groupe que l'avion est intact et en bonne garde. Il meurt quelques instants après, avant toute intervention.»
«Paula» à St-Cyr
«Paula» à St-Cyr-l'Ecole_
Ce même jour, pour le compte de l'échelon roulant, le Sergent Cima se rend à Saint_Cyr l'Ecole_.
GC. «3 Juin 1940. Je vais à Paris le matin, avec 2 camions, pour me rendre à St-Cyr pour chercher des pièces de rechange pour moteur et avions [sur l'ancien entrepôt de l'Armée de l'Air est actuellement implantée une faculté].
Vers 13 heures on entend un ronflement au loin ; serait-ce des avions ennemis ? Quelques instants plus tard les premières bombes incendiaires commencent à tomber sur les bâtiments des entrepôts de St-Cyr.
Les gens d'affolent, l'alerte sonne mais le mal est commencé, les bombes pleuvent, des incendiaires, des perforantes, des à éclats rasants contre le personnel. Les blessés gisent déjà sur les trottoirs. Les mesures de protection contre l'incendie sont presque inefficaces et des centaines de bâtiments sont déjà en flammes ainsi que des camions qui étaient dans la cour de l'école de St-Cyr.
Une bombe de gros calibre tombe sur l'école, une centaine de petits garçons et de petites filles sortent affolés, certains sont blessés ou tués.
Notre camion sert d'ambulance pour transporter les blessés à l'hôpital complémentaire de Versailles_. Certains ont la poitrine enfoncée, d'autres des membres cassés, les plus atteints ont la tête fracturés ou le ventre ouvert et gisent sans connaissance sur le trottoir.
Les bombes continuent à tomber, détruisant les vastes hangars où étaient entreposées les hélices, les moteurs neufs. Des soutes à essence sont atteintes ; une forte explosion s'en suit, des colonnes de fumées s'élèvent dans le ciel clair. Les avions ennemis ont compris que les dégats étaient considérables et après quelques passages à basse altitude ils reprennent le chemin du retour malgré le feu intense de la D.C.A.
À Paris_ certains quartiers sont atteints, nottament celui où se trouvent les bâtiments du Ministère de l'Air.
À Nanterre_ où se trouvent les entrepôts d'armement, toutes les maisons sont sans vitres et la plupart lézardées car des dépôts de munitions voisins n'ont pas été épargnés. Les bâtiments sont tous écroulés mais le nombre de blessés est moindre qu'à St-Cyr.
a
Notre aviation ne reste pas inactive, mais les ennemis sont nombreux, 400 environ entre bombardiers et chasseurs. La D.C.A. tire, les avions sont touchés, les Do17 descendus ainsi que les M.109 et 110, mais nos avions aussi subissent de lourdes avaries, les pertes sont fortes aussi bien du côté ennemi que du côté français.
Notre groupe a perdu 6 appareils. Un des nôtres après avoir été en perte de vitesse à 2 reprises réussit à atterrir sur le terrain du Bourget_ avec un bout d'aile en moins.
Sur le terrain où nous étions stationnés, le personnel s'affaire. Les mécaniciens donnent un dernier coup d'oeil sur les moteurs, sur les pleins d'essence et d'huile, sur les commandes tandis que de leur côté les armuriers rechargent les chargeurs canon et mitrailleuses.»
«Bataille suprême»
5 juin. Début de la «Bataille suprême»
GC. «10 Juin 1940. Les allemands approchent de Paris. Si nous ne voulons pas être cernés il va falloir commencer à se préparer à partir. La plus grande réserve d'essence est faite ; les avions sont prêts, les véhicules sont chargés et nous attendons l'ordre de départ.»
GC. «11 Juin 1940. Au loin on endend un bruit sourd, c'est un pont sur la Marne qui saute. Aussitôt on entend une cannonade interse ; nous sommes presque sous le feu de l'artillerie ennemie et il va falloir se replier. Nous ne voulons pas être fait prisonniers par les échelons de tanks légers qui précèdent le gros de la troupe et qui filent à bonne vitesse (environ 50km/h d'après les renseignements recueillis par des pilotes de bombardiers ennemis abattus par nos pilotes).
22 heures ; il faut partir sans lumière par une route que personne ne connait. On me donne un itinéraire et je m'efforce de le suivre mais les routes sont encombrées par ces pauvres réfugiés qui abandonnent tout chez eux pour fuir sans ressources vers des lieux qu'ils croient plus sûrs.